Que c'est triste mourir ! Oh ! que mourir est triste ! Pourquoi toujours mourir ? — Se peut-il que n'existe Aucune âme assez noble, aucun cœur assez pur Pour tenir en échec cet archer à l'œil dur ?
Un être remontant, un être invulnérable Qui s'obstine à rester délicat et durable ; Et qui, trouvant le mot de l'éternel secret Puisse enfin croire en Dieu parce qu'il le serait ?
Car la création semble lasse d'attendre Quelqu'un qui sache, un jour, l'aimer et la comprendre ; Quelqu'un qui la devine, et consente, à la fin A devenir céleste, immortel et divin ;
Et par qui soit vaincue, enfin, la seule forte, Cette seule invincible, ô la Mort enfin morte ! Le mot que dans le bois qui murmure, le vent Chuchote, et que, la nuit, quelquefois, en rêvant,
L'âme, peut-être alors éclairée, articule ! Mot qui toujours s'annonce et qui toujours recule, Du flux balbutiant au bégayant reflux, Et qui toujours paraît s'approcher un peu plus.
La voix des voix, le mot des mots, verbe du verbe, Qu'annonce une hirondelle et que salue une herbe, Espérant, chaque avril, que l'homme, dans les fleurs, Va trouver le remède à ses longues douleurs,
Et l'Abracadabra compliqué de Sésames Qui soude aux corps sans fin leurs éternelles âmes. Car ceux qui ne sont pas, sont bien dans le néant ; Préventif nirvâna quiet et fainéant.
Car, être, ou n'être pas, est pareil et facile ; Mais changer est inepte, inutile, imbécile, Et la plus longue vie a tôt fait de courir, Avant d'avoir compris qu'il lui fallait mourir.
Car, pour mener à bien ce qu'on détient d'atomes, Il faudrait n'être pas des spectres de fantômes. Car pourquoi remuer, pourquoi changer d'ennuis ? Ressusciter tout feux ; s'anéantir tout nuits,
Pour céder notre place à des êtres semblables, Ni moins ni plus divins ; ni plus ni moins coupables. Là, des voluptueux, des mystiques, ici. Encor si l'on gardait l'exemplaire choisi :
Homère, pour exemple, à côté de Shakspeare ; Si la juste raison qui faisait qu'on expire Venait de ce qu'on a trahi sa mission. Si, lentement, ainsi, l'élimination
Composait un essaim de spécimens insignes, Prolongeant ici-bas d'éternels chants de cygnes, Pendant que l'homme vain, inutile, imparfait, Dans le moule de l'Être irait se voir refait,
Pour sa perfection toujours moins éloignée, Et de clarté qui croît, de jour en jour, baignée. Mieux vaut rendre à la fonte, et jeter au creuset, D'informes éléments dont l'effort se brisait ;
Et, de la fusion d'un lourd pommeau de dague, Composer une coupe, une buire, une bague. — Mais non, le four amène, et remporte, sans lois, Le baroque et le beau, le déchet et le choix.
Alors pourquoi brûler, pourquoi tant de genèse ? Pourquoi sur Titien regreffer Véronèse, Et ne pas s'en tenir à l'un d'eux prolongé ? Pourquoi Vinci vaincu ; pourquoi Durer changé
Pour produire un Holbein qui, comme eux, laisse un songe Plus ou moins achevé, puis dans l'ombre replonge ? Pourquoi garder l'étoffe, et briser le métier, Qui jamais n'a donné son œuvre en son entier,
Et qui toujours s'éduque et se perfectionne ? Pourquoi ceux dont la mort surtout émotionne, Qui, dans leurs doigts enfants, brise un maître ébauchoir ; Comme si, sur le fruit, l'arbre toujours dût choir
Après avoir fourni sa part de nourriture Pour quelque dieu prochain ou déesse future. Nous t'avions ; nous étions confiants dans ton jour, Suave dans nos fronts, superbe sur nos têtes,
O toi le Roi des Rois, Poète des Poètes, Qui semblais nous durer comme à force d'amour ! — Mais, dans la tour d'ivoire, un glas de crépuscule Prélude, se rapproche et recule, et circule…
Pan se meurt ! il emporte en son suprême lieu Tout cet espoir qu'en lui nous avions mis d'un dieu ! Dieu de la flamme, et de la plante et de la bête ! Sèche, épi, devant qui l'épi courbe la tête ;
Meurs, rayon de la ruche, et rayon des rayons ! Nous, flammes, cires, blés, nous nous en effrayons ; Car il était le roi des cultures vermeilles, Roi des moissons, roi des clartés, roi des abeilles !
Orphée est mort, le dieu des formes et des sons ; Phœbus est mort, le dieu du ciel et de la terre ; Et les reflets se sont éteints dans le mystère ; Et les épis se sont versés sur les moissons.
Mort, Aristée, ami de la douce alvéole ; Et son essaim autour de son front s'auréole. Et dans les champs, et par les blés, et dans le ciel, L'or des clartés, et For des grains, et l'or du miel ;
Blonde gerbe, lueur blonde et blonde ambroisie, Sont des rayons du miel divin de poésie Qui de mellifier, de croître et flamboyer, S'étonnent, dans la mort de leur triple foyer.
IL se meurt l'Amphion ! il se meurt le Tityre Que la forêt aimait mêler à son satyre. Il se meurt le Tityre ! il se meurt l'Amphion Que la mer caressait de son alluvion.
Il se meurt l'Amphion ! Il se meurt le Tityre Et le bruit de son chant qui des cœurs se retire Est comme une saignée au front de l'univers. Lui dont le souffle uni faisait voler les vers
Comme un papillon d'art sur un éventail frêle ; Ou dans un cuivre énorme embouchait la querelle Des hommes et des dieux, des peuples et des rois !… — A cette heure, il étouffe ! — Et, plein de saints effrois,
Le monde entier devient sa chambre d'agonie ; Et la glace des mers tout entière est ternie, Et le miroir des cieux tout entier est troublé, Lorsque le grand soupir, de tant d'amours peuplé,
Une dernière fois s'exhale encor et rôde Azur, sur ton saphir ; flot, sur ton émeraude. Et le grand défilé commence — défilé Sans terme, sans arrêt ; le défilé voilé,
Incessant, dans lequel toute la terre abonde Comme en un fleuve humain où se jette le monde. Des chariots, des chars qui balancent des flots De fleurs pleines des pleurs des anges, des sanglots
Des muses, où ces fleurs mêlent leurs propres larmes. Et des femmes en voile et des hommes en armes ; Et des enfants portant des guirlandes, toujours ! Car le fleuve entraînait à mesure en son cours,
Tous les édens, tous les jardins, toute la flore Qui pour le jardinier du songe veut éclore ; Celui qui sous son front faisait s'épanouir L'été que nul autan ne fait s'évanouir ;
Les massifs de l'esprit et les pensifs bocages Qui sont les perchoirs verts et les vivantes cages D'où vont, dans tous les cœurs, sans pièges ni réseaux, Pulluler les chansons et nicher les oiseaux.
Et des couronnes ; des couronnes d'immortelles ; De palmes, de lauriers, de métal, de dentelles, Comme si, par les airs, maint céleste passant Laissait tomber d'en haut en ce flux qui descend,
Son limbe lumineux, odorant, et qui moire Le cortège qui semble un rang de perle noire. Des lyres, des festons, des gerbes, des bouquets ; O forêt de Birnam en marche de bosquets !
Et le fleuve toujours roule, toujours le même Toujours divers, et dont la houle se parsème De pétales toujours autres, toujours pareils. Lys aux regards dorés, œillets aux cœurs vermeils ;
Muguets, hortensias, tulipes, aubépines Inodores arums, jasmins d'odeurs divines : L'un offrant son parfum, et l'autre ses décors, Comme le rossignol, caché, rempli d'accords
Près du paon qui se taît en éployant sa queue. Et violette blanche, et violette bleue. Le fleuve continue entraînant des honneurs Comme à nuls dieux jamais, et comme à nuls seigneurs,
Comme à nuls conquérants les peuples n'en rendirent. Des bannières flottaient ; des drapeaux s'étendirent ; Des oriflammes, des chevaux et des canons, Des tables où parlaient des choses et des noms ;
Et des hommes toujours, et toujours des calices Pleins, les uns de respects ; les autres de délices. — Et le fleuve vivant roule, et roule toujours, Et, des heures, s'écoule, et ruisselle, des jours,
Laissant pour souvenir aux mémoires moroses L'ombre d'un noir courant qui charriait des roses. Hélas ! Daphnis est mort ! et mort est Adonis ! Et la rose a raison si, des rosiers finis,
En un parfum suprême elle appelle sa sève Pour l'exhaler dans le dernier soupir du rêve, Adonis, de ta fleur ; de ta flûte, ô Daphnis. Car cet homme, pour glaive, avait porté sa lyre ;
Sa vertu, pour égide ; et, pour cri, son délyre. Il était doux et simple et parlait aux enfants : Et voilà qu'on lui fait, ô retours décevants ! Les obsèques des rois ; les fauves funérailles
Des égorgeurs de loups, et des mangeurs d'entrailles ! Du germe, sous le sol ; de l'idée, en l'esprit, Il écoutait, penché sur l'être et sur la chose, La transformation et la métamorphose ;
Il surprenait la loi, le mystère, le rit, La corrélation et la correspondance, Et le nombre et le rythme, harmonie et cadence ; Il écoutait pousser les plumes du bouvreuil,
Les fleurs du serpolet, les poils de l'écureuil ; Il entendait, bien haut, battre le cœur des arbres ; Et, l'oreille collée à la dalle des marbres, Il percevait, tout bas, dans les champs de repos
La palpitation du cœur froid des tombeaux. La vie en lui, de tout, venait forte et profuse, Ainsi qu'un plein courant qui s'infiltre et s'infuse Et donnait à son œuvre un aspect de forêt.
Et l'ouïe appliquée à son Livre, on croirait Entendre bourdonner, traduite et transposée, La nature : la fleur où perle la rosée, L'océan inhumain dont la perle est un pleur ;
L'homme tumultueux où perle la douleur. Et l'on sent en lui battre un cœur libre de chaînes, Comme il écoutait, lui, battre le cœur des Chênes !
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