La Nature, Mère Alme aux mamelles géantes,
Et toujours en gésine, et toujours en ferment,
Par tout pays du monde, a cent bouchés béantes
Pour dévorer son fruit, perpétuellement.
La meilleure cité ne saurait être entière,
Si, dans le réseau gris qu'ourdit son monument,
L'architecte omettait le pâle cimetière
Dont la rente se paie à la chère maman.
Caveaux marmoréens, trous noirs et fosses vertes
Où le regret append l'ex-voto décevant,
Le croquemort pourvoit vos mâchoires ouvertes
Du mort quotidien qu'exige le vivant.
Ainsi la bonne mère, insatiable ogresse,
Et toujours en gésine, et toujours en ferment,
Par un infanticide organisé, s'engraisse
Pour le labeur sans fin d'un autre enfantement.
Ainsi la bonne mère aux mamelles gonflées,
Coquette que vieillit un fils de soixante ans,
Peut, en ses cheveux verts, au feu des giroflées
Mêler l'écume blanche et rose des printemps ;
Ainsi, cet éternel aliment de sa joie,
Elle le veut droit, fort, intelligent et beau,
Elle l'enfante, le nourrit, l'aime et le choie
Pour que sa pourriture emplisse le tombeau.
Mais que l'homme penché sur le creuset morose
Trouve enfin l'absolu , l'élixir tout-puissant,
La nature en courroux lui reprendra la Rose,
Qu'elle n'offre à ses fils que teinte de leur sang !