Cet enfant qu'on gardait comme une brebis sainte, Que l'on n'eût pas laissé faire quatre pas seul, Le voilà franchissant la redoutable enceinte, Sous le palladium pallide du linceul.
Son père se révolte et sa mère s'indigne ; Leur enfant qu'on gardait à vue ! Or, le voilà N'ayant pour s'abriter que cette aile de cygne Que la mort lui fit naître, et dont il s'envola.
Où sont ses précepteurs, que font ses gouvernantes, Tous ceux qui sur sa nuit veillaient, et sur son jour, Le sauvant du toucher des choses étonnantes Et lui dosant la vie à mesure d'amour ?
Ceux qui s'interposaient entre l'âme et les choses, Entre la chair trop frêle et le savoir trop fort, Et ne lui démontraient que le parfum des roses De peur qu'il ne conclût, de l'épine, à la Mort.
Il est donc une porte où Dieu, qui recommande De tenir ses enfants sous un œil scrupuleux, Capricieusement, soudain, les redemande Pour les plonger, sans guide, au cœur des gouffres bleus.
Et quelle porte, hélas ! — de marbre ! Et quelle passe ! La terre humide où sont déjà les morts anciens Qui semblent, de leur nuit, demander à voix basse Au nouveau-né venu des nouvelles des siens.
Que dut-il éprouver, dans la rupture intime, Petit être choyé, petit oiseau couvé, Lorsque, sous sa parure auguste de victime, Au fond de l'Infini, seul il s'est retrouvé,
Proche, de l'examen qui permet de prétendre Aux présentations du Dieu qui nous voit nu ? Et le grand Ange blanc qui l'attend pour le prendre N'est-il qu'un sérieux et sévère inconnu ?
Le grand mort est hardi, vieux vivant responsable, Auquel il appartient de s'entendre avec Dieu ; Et c'est son châtiment, ce frisson haïssable D'anéantissement sous la grandeur du lieu.
Mais, lui qu'on épiait, de l'allée aux pelouses, Sous les yeux trop voyants, ou le jour trop vermeil : Et que l'on défendait, plein de terreurs jalouses, Des regards des humains, des baisers du soleil.
Lui qui ne savait rien du limon de la terre, Le voilà, seul, en proie à la Voute des cieux ; Et, sans transition, hors des bras du mystère, Jeté dans l'inouï cœur du prodigieux !
Dans l'éparpillement échevelé des astres, Lancé, presque au sortir des lins de son berceau ; Et, pour chant de nourrice, en l'air plein de désastres, Écoutant s'écouler les urnes du Verseau,
Aboyer le Cancer, grincer le Capricorne, Daniel tout petit du ciel tumultueux Exposé sur l'anneau de la cage sans borne, Dans la fosse aux lions des Signes monstrueux !
Lui qu'on n'eût pas laissé traverser la cour même, Descendre ces perrons, monter ces escaliers, Le voilà dans la nuit se demandant : « Qui m'aime, Parmi tous ces points d'or qui brillent par milliers ?
« Oui, les anges sont beaux, les bienheureux superbes ; J'admire le faisceau des étoiles en pleurs ; Mais j'aime mieux l'enclos où des roses en gerbes Pour leur rosée ont pris à ma mère ses pleurs. »
Son père s'inquiète et sa mère s'effare ; Car, de l'autre côté, qu'a-t-il vu ce petit ? Ce grand Dieu qui rayonne ainsi qu'un géant phare N'est-il point pour troubler le bébé qui partit ?
Mais non, tout s'adoucit et se proportionne ; O père, apaise-toi ; mère, rassurez-vous : De peur que son éclat trop ne l'émotionne La comète assagit ses rayonnements fous ;
Le Sabaoth fâché n'est plus que notre Père, Le Bon Dieu reparaît sous le grand Jéhova ; Et l'affreux Zodiaque est remis au repaire Dont le rugissement, sous la voûte, s'en va.
Les Anges ont voilé leurs graves apparences ; Les Saints ne veulent plus qu'être doux et charmants, Quand les petits défunts leur font les révérences Qu'on leur apprit jadis au bal de leurs mamans.
Pourtant, vers les clartés de ces apothéoses Monte un sanglot d'en bas ; et les Cieux triomphants, Au penser de la mère, ont des pitiés moroses Pour les petits défunts faits de petits enfants.
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