La Mort n'est point un Être, elle n'est que l'absence De la Vie… et pourtant le Poète la fait Et marcher, et parler, et lui donne une essence, Et d'une entité nette ou vague la revêt.
L'Apocalypse en feu lui prête un cheval pâle ; Et la voilà, par monts et par vaux, chevauchant Et désarticulant sous la lune d'opale Son squelette de jais, et d'ivoire, et d'argent.
Et pourtant, si la Mort existe, je l'ai vue !… Une étrange Princesse, en un hôtel garni ; Décharnée au delà de la maigreur prévue… Caricaturale, au delà de Gavarni.
Mais cependant, pas ridicule : trop terrible Pour cela, dépassant le risible de tout Le sérieux qui sied au partner qui nous crible Et dont le jeu toujours tient le dernier atout.
Ses enfants, avant elle, à notre table d'hôte, Entrèrent en un lent groupe de Maeterlinck ; Défilé dont le noir étrangle, dont l'air ôte La voix, dont le silence effare : quatre ou cinq,
Rangés, en bout de table, autour d'un siège vide… Tout à coup une porte s'ouvre, un bras géant Apparaît, une dislocation livide Échappe à des porteurs, dans l'huis semi-béant.
Et Voici pénétrer dans la salle où nous sommes, L'Être dégingandé par-dessus le permis, Tout ce que l'abandon de la faim et des sommes, Dans une silhouette, infiniment a mis.
Surtout, la volonté de n'être point malade ; L'horreur d'un bras donné qui rappelle son cas ; Et l'art de chipoter un mets, une salade, D'un ton léger, qui croit effacer ses dégâts.
Un éventail fermé qu'elle appuie où se trouve, Cache un pas qui titube ivre d'un vin de mort ; Un regard de brebis sortant d'un œil de louve, Implore en fulminant, comme en caressant mord.
Plus de têtes en sa hauteur que n'en osèrent Les plus hardis sculpteurs du trépas animé ; Des zigzags d'ossements où des draps se posèrent, Et des lins laissant voir des gestes tels qu'en Mai.
Des badinages printaniers, des élégances Maniant l'éventail comme au temps des chaleurs ; Ta respiration courte, en ses éloquences, Disant mieux d'où te vient l'été de tes douleurs.
Un bras indéfini, que les cordes des veines Ficellent de leurs nœuds, guide l'éventail fol, De doigts eux-mêmes faits pareils aux branches vaines D'un éventail dont les plumes ont pris leur vol.
Les anneaux, ces liens des anciennes tendresses, Trop grands, trop lourds, aux doigts effilés, affilés, S'affolent sur la nappe où ses maigres caresses Les ont vite — affreux jeu de bagues — renfilés !
Tout l'air de ne rien voir des stupeurs qu'elle cause, Aux hôtes ; de se croire en tout pareille à nous, Entre ses râlements phtisiques, elle cause… — Sous sa jupe, on entend se choquer ses genoux.
Ses filles et ses fils qu'entre eux je vis, la veille, Pétrifiés d'horreur, font aujourd'hui les gais, Se gardant de paraître accorder une oreille Affectueuse, au glas des toux et des hoquets.
Tout à l'amusement feint des niaiseries D'un bouchon qui s'échappe ou d'un couvert heurté. Ils conduisent ainsi du rôt aux sucreries L'argus qui les épie en son âpre aparté ;
Qui veut tenir d'un mot d'inadvertance nulle, L'aveu de son état, de ce qu'on pense et tait, Que peut-être elle sait au juste, — et dissimule, De la volonté d'être encor ce qu'elle était…
Qui la porte au delà des confins de la vie Par la seule vertu de son entêtement, Et, quand de moins vaillants seraient morts, te défie, Libitine, en te dévisageant fixement.
Du même surprenant regard qu'elle promène, Au travers de son face-à-main, autour de soi, Disant encor des riens, pour mieux sembler humaine, Et critiquant d'un rire où sèche notre émoi !
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