Au gai roman de ma jeunesse J'ai fait une corne ce soir. Je te ferme, le temps est noir, Petit livre si plein d'ivresse.
Adieu chansons, tout est fini, Faisons place à la politique. Cette seconde République Pour ses rêveurs n'a pas un nid.
Nos récits étaient des sornettes. L'heure est venue où les poëtes Ne seront pas plus regardés Que bretteurs ou pipeurs de dés.
Le monde, saturé de fables, Délaisse petit à petit Les pages où ces pauvres diables Mettaient leur cœur et leur esprit.
Maigres comme des télégraphes, Sous les balcons errants et las, On vide sur eux des ‒ carafes. ‒ Comme aux amoureux, dans Gil Blas…
Où chercher maintenant fortune ? L'Icarie est bien loin de nous ; Et puis, d'ailleurs, s'il en est une, Elle est pour les planteurs de choux.
Que le ciel ne m'a-t-il fait naître Comme ce bourgeois gras et blond, Si bien mis, et si content d'être, Qu'il n'en demande pas plus long ?
Qu'ai-je fait à la Providence Pour n'être pas tout simplement Homme de peine et de silence, Pêcheur breton, meunier normand ?
Officier de cavalerie Jouant au billard chaque soir Et faisant une cour fleurie Aux demoiselles de comptoir ?
Surnuméraire à la marine, Ayant de l'ordre et du crédit, Avec des manches en lustrine Pour ne point gâter mon habit ?
Ou boutiquier dans ma boutique, Marié, bête, matinal, Attendant venir la pratique En lisant le National?
Si quelque ambition grotesque Allait cependant me venir ! Éligible, je le suis presque ; Qui me dira mon avenir ?
D'une Constituante en peine Irai-je un jour grossir les rangs ? Serinette républicaine, Harmonica de vingt-cinq francs !
Serai-je, ‒ que le ciel m'en garde ! ‒ Rêveur hissé sur un pavois, Moitié tribun et moitié barde, Bras inerte, éloquente voix ?
Publiciste, ayant pour amantes Les Némésis aux bras flétris De mes colères écumantes Inondant le premier Paris ?
Ou pamphlétaire de ruelles, Comme Timon l'Athénien, Timon, démocrate en dentelles, Vicomte en bonnet phrygien ?
Irai-je, gonflé de misère, La nuit, devant un suif tremblant, Pâle Archiloque de gouttière, Rimer des odes au pain blanc ?
O contrastes impitoyables ! Jamais on ne vit ciel plus bleu, Air plus doux, nuits plus admirables, Qu'en ces temps de sang et de feu.
Au milieu des guerres civiles, Au plus fort des combats de juin, Quand on fusillait des mobiles Aux barreaux des marchands de vin ;
Quand on jetait par les fenêtres Des bouteilles de vitriol, ‒ Toujours résonnaient dans les hêtres Les poëmes du rossignol ;
Chaque soir, la lune coquette Se mirait dans le lac plissé, Comme ferait une grisette Dans un coin de miroir cassé ;
Car c'est le temps des jeunes brises, Le temps où tout chante, où tout plaît, Où Rousseau jetait des cerises A mademoiselle Galley ;
Où plus d'un de nous s'achemine, La cravate un peu de côté, Seul, vers la rivière voisine, Pour prendre un bain d'éternité.
Vivre, eh Dieu ! la pauvre merveille ! Morne chanson, morne refrain ! Ce que nous avons fait la veille, Nous le ferons le lendemain :
Nous arpenterons sans mystère Toujours les mêmes boulevards, Et la même Cité Bergère, Avec le même pont des Arts.
Combattant la même paresse, Le matin nous retrouvera ; Et, le soir, la même maîtresse Sur sa gorge nous vieillira.
Nos cœurs, tristes petites bêtes, Ne battront qu'une ou deux fois l'an ; Et, dans quinze ans, nos pauvres têtes… Mais où sont les neiges d'antan ?
Car, grâce au public insensible, Pour nous, vainement révoltés, La lutte se fait impossible Avec les faiseurs effrontés.
Et lorsque ainsi l'on nous dispute La renommée avec le pain, On s'étonne que dans la lutte Notre accent devienne hautain.
Que pour tant de stupides œuvres Nous n'ayons égard ni bon ton, Et que pour la chasse aux couleuvres Il nous suffise d'un bâton.
Ah ! race de marchands du Temple, Mais du Temple infect de Paris, Qu'un de vous sans rougir contemple Notre légion d'appauvris :
Nos poëmes qui trop tard règnent Veulent un rude enfantement, Car nos flancs sont des flancs qui saignent. Toute ode suppose un tourment.
Eh bien ! donc, tombons sans murmure, Tombons comme des orgueilleux ! La conscience, c'est l'armure Des poëtes, ces derniers preux !
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