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1895

Vers d’Album

Louis MÉNARD

Je déclare, soutiens, certifie et proclame Envers et contre tous, maintenant et toujours, Qu'il n'est pas d'être au monde heureux comme la femme. Pour elle nos respects, nos égards, nos amours,

On la fête, on lui fait des jours d'or et de soie, On la flatte, on l'encense, on l'adule, on la choie, On lui parle à genoux, on lui cède le pas. Que Monsieur se démène à la Bourse, à la Chambre,

Madame peut chanter, dormir, croiser les bras Ou lire des romans de janvier à décembre. Elle parle ? On écoute, on admire, on sourit, Ses moindres mots sont pleins de finesse et d'esprit.

Autour d'elle, des flots d'adorateurs mystiques Se pressent chaque jour, elle n'a qu'à choisir. Et pour récompenser leurs ardeurs extatiques, Ils ne demandent rien que l'idéal plaisir,

Ah grand Dieu, de baiser un gant de sa main blanche Ou d'étreindre en valsant son frêle corps qui penche. Elle résiste aux uns, on vante sa vertu. Mais pour peu qu'elle cède à son premier caprice,

Ah ! sans doute elle avait bien longtemps combattu, Pauvre âme ! Mais aussi, pour un tel sacrifice, Que n'a-t-elle pas droit de réclamer de nous ? Et notre temps perdu, morbleu, l'oubliez-vous ?

Un mot met à ses pieds l'homme choisi par elle ; Jamais ni cruautés, ni délais, ni rigueurs. Mais jusqu'au dernier jour il doit rester fidèle. S'il desserre sa chaîne, elle s'écrie en pleurs

Que c'était bien assez de son mari, qui brise Chaque jour à plaisir sa pauvre âme incomprise. O vous qui préparez, législateurs pieux, L'émancipation complète de la femme,

Soyez bénis ! Hâtez, s'il se peut, par vos vœux, L'égalité, que nul plus que moi ne réclame, Car il me tarde d'être inhumain, à mon tour, Et d'avoir des rigueurs, si l'on méfait la cour.

Mais quand vous lui direz d'accepter, en échange De son inviolable et douce royauté Les charges du travail et de l'égalité, Et d'être un homme, au lieu d'une fleur ou d'un ange,

Alors, réformateurs vertueux et profonds, Qui vous dit que la femme acceptera vos dons ?

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