Skip to content
1801

LE DÉPART D'ESCHYLE

Charles MILLEVOYE

N'emportant que sa lyre et ses dieux domestiques, Seul, debout sur la poupe, et les yeux sur les flots, Eschyle abandonnait les rivages attiques, Et son chagrin profond s'exhalait en ces mots :

« Quoi ! le jeune Sophocle a vaincu son vieux maître ! L'Athénien léger, lui décernant le prix, Dans mon dernier ouvrage hésite à reconnaître La chaleur et l'éclat de mes premiers écrits.

Comme si la vieillesse éteignait la pensée, Il ne juge mes vers que sur mes cheveux blancs ! Ne se souvient-il plus que la neige glacée Couronne quelquefois des cratères brûlants ?

L'aigle ne vieillit pas. A la voûte éternelle Il porte encor la foudre au déclin de ses ans ; Et Jupiter, versant le nectar sur son aile, Repose encor sur lui des regards complaisants.

O mon jeune rival ! je pardonne à la gloire. En passant devant moi tu baissas le regard : Modeste, tu semblais, confus de ta victoire, Rougir sous tes lauriers de l'affront du vieillard.

La Muse le dota des trésors du poëte : On dit que d'Apollon cette divine sœur Couronna ton berceau des abeilles d'Hymète, Et voulut de tes chants présager la douceur.

Accomplis tes destins : triomphe dans l'Attique. Pour moi, je pars : je vais sur des bords plus heureux, De Cécrops au tombeau foulant la terre antique, Chercher dans Ptolémée un hôte généreux.

Quelques succès encore attendent ma vieillesse. Non, je ne verrai point mes affronts impunis : L'Égypte vengera les mépris de la Grèce ; Athènes trouvera ses juges dans Tanis.

Tel un coursier, vaincu dans les jeux d'Olympie, Fuit le jour, et languit dans un triste lien ; Mais bientôt son ardeur, un instant assoupie, Retrouve la victoire au cirque Pythien.

En un cirque nouveau comme lui je m'élance : Je veux par un triomphe effacer un revers. Recueille-toi, ma lyre ! et ne sors du silence Que pour vaincre en beauté les plus beaux de mes vers.

Ressouviens-toi du jour si cher à Melpomène, Du jour où, créateur de mon art épuré, Sur un tertre épineux je cueillis non sans peine Le laurier frêle encor par Thespis effleuré,

Melpomène, à ma voix, du cothurne chaussée, Pour le manteau royal dépouilla ses lambeaux ; Et le chœur, mesurant sa marche cadencée, Asservit la parole à ses retours égaux.

N'en doutons plus, Minerve abandonne sa ville ; Minerve a trop longtemps protégé des ingrats : Ils m'ont banni du sol que j'ai rendu fertile, Et pourtant mon rival sans moi ne serait pas.

O lyre ! que ta voix contre Athènes s'élève. C'est toi que sans pudeur elle ose humilier, Toi qui fus dans mes mains la compagne du glaive, Toi qui mêlas tes sons au bruit du bouclier !

Ah ! je devais la fuir quand sa lâche furie Enveloppa mes jours de piéges odieux, M'accusant d'outrager les dieux et la pairie, Alors que je chantais la patrie et les dieux.

Plaine de Marathon ! Salamine ! Platée ! Des plus fiers combattants quand je marchais l'égal, Pensiez-vous qu'on verrait une foule irritée Me traîner en coupable au pied d'un tribunal !

Il fallut attester les libations pures Dont j'arrosai l'autel, dans le jour fortuné Qui décora mon sein de deux larges blessures. J'évoquai Marathon, et sortis couronné.

O consolant départ ! ô fortuné voyage ! Le monarque du Nil me garde son appui ; L'héritier de Lagus, espoir de mon vieil âge, Bénira les destins qui me donnent à lui.

Son palais est un temple où les sages du monde Viennent dans tous les temps, viennent de tous les lieux Interroger d'Isis la sagesse profonde, Et, mortels, assister aux mystères des dieux.

Tu pourras avec nous, déesse du cothurne, Des rois qui ne sont plus visiter le séjour, Évoquer leur poussière, et du fond de son urne Forcer quelque ombre illustre à remonterai ! jour.

Éternels monuments de grandeur inégale, Nous verrons de la mort ces palais éclatants Où du royal orgueil la pompe sépulcrale, Ne pouvant fuir la mort, veut triompher du temps.

Du trépas et du temps les sublimes pensées Laisseront dans mon âme un fécond souvenir, Et devront quelque jour, en beaux vers cadencées, Du milieu des tombeaux voler vers l'avenir.

Glisse, léger vaisseau ! frappez, rames agiles ! Cordages, redoublez vos sifflements aigus ! Zéphyrs, gonflez le sein de nos voiles mobiles ! Portez-moi sans retard près du fils de Lagus. »

A ces chants prolongés sur la vague sonore, Le rapide vaisseau fuit plus prompt sur les flots Que la poupe dorée où le brillant théore Voguait, paré de fleurs, aux fêles de Délos.

Il a touché la rive. Un fidèle message Annonce le poëte au monarque enchanté : Il se lève ; il accourt, et vient sur son passage Tendre au vieillard la main de l'hospitalité.

On vit, durant trois jours, sur ces rives fécondes, Par des chants, par des jeux, les transports signalés, Comme au temps où du Nil les paternelles ondes Ramènent l'abondance aux peuples consolés.

Cookies on Poetry Cove

We use cookies to remember your language preference and — only with your consent — to learn how Poetry Cove is used. You can change your mind any time.
LE DÉPART D'ESCHYLE · Charles MILLEVOYE · Poetry Cove