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L'INQUIÉTUDE

Charles MILLEVOYE

Sais-tu pourquoi cet inquiet tourment De mon bonheur empoisonne l'ivresse ? Sais-tu pourquoi dans le plus doux moment Mon œil distrait se voile de tristesse ?

Pourquoi souvent à ta main qui la presse Ma froide main répond négligemment ? Le sais-tu ? Non. Connais donc ma faiblesse. Mis, tu le peux, de mes travers nouveaux ;

Je suis jaloux, et jaloux sans rivaux ! Quand le présent m'enivre de délices, Dans le passé je cherche des supplices. Ton cœur, réponds sans nul déguisement, *

N'a-t-il battu que pour moi seulement ? Durant les nuits, à l'heure où tout sommeille, Jamais, dis-moi, les traits d'un autre amant N'ont-ils troublé tes songes ni la veille ?

Le regard fixe et le sein oppressé, Te rappelant une image trop chère, N'as-tu jamais, le soir, près de ta mère, Laissé tomber le travail commencé ?

Tu me dis j'aime, et d'une voix si tendre ! Ce mot charmant, pour moi seul l'as-tu dit ? Que sais-je ? Un autre avant moi l'entendit Peut-être !… Eh bien ! je ne puis plus l'entendre

Pardonne, hélas ! dans mon trouble fatal, Je te parais injuste, ingrat ; mais j'aime ! Ah ! songe bien que pour l'amour extrême Un souvenir est encore un rival.

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