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1801

ÉPÎTRE

Charles MILLEVOYE

O vous, dont le secours me donne L'avantage pour moi si doux De mieux voir ce qui m'environne, O mes lunettes ! c'est pour vous

Que rapidement je griffonne, Sans recherches et sans apprêts, Quelques tirades imparfaites, Quelques vers un peu faibles… mais

Un auteur avec ses lunettes N'y regarde pas de si près. Je n'adopte pas la méthode Du petit-maître chevrotant,

Qui prétendait en vous portant Mettre les défauts à la mode. Moi, je n'use point de détour : Ma misère est assez commune ;

Je m'en console chaque jour, Car pour compagnons d'infortune J'ai Thémis, Plutus et l'Amour. Mes lunettes, je le confesse,

Vous m'êtes d'un bien grand secours ! Par exemple, à vous j'ai recours Pour voir… un époux sans maîtresse, Un homme en place sans fierté,

Un philosophe sans faiblesse, Un poète sans vanité. Mais quand j'aperçois, au contraire, Un fat qui, jusques au menton

Enfoncé dans son pantalon, Croit pouvoir tout dire et tout faire ; Des prudes à l'air affecté ; Des sexagénaires coquettes,

Qui rassemblent sur leurs toilettes Les vieux débris de leur beauté, Je vous soulève, ô mes lunettes ! Et, grâce au ciel, je ne vois plus,

Au lieu de cette sotte engeance, Qu'un nuage épais et confus Qui m'en épargne la présence. Sans votre indulgente assistance,

Que de biens me seraient ravis ! Pourrais-je sur les prés fleuris, Sur la consolante verdure Promener mes regards ravis,

Aux champs admirer la nature… Ou bien l'admirer à Paris ? Pourrais-je voir les jeux, les ris, De nos belles suivre les traces,

Distinguer les brillants contours D'un sein qui sert de trône aux Grâces Et de reposoir aux Amours ? Sans lunettes les faibles vues,

Souvent sans se douter de rien, Commettent de lourdes bévues : C'est justement par ce moyen Que plus d'un de ma connaissance,

Sans doute n'y voyant pas bien, Aura pris, par inadvertance, Le bien d'un autre pour le sien. Moi-même, ô lunettes propices !

On me verrait, sans vos services, Opérer d'une autre façon Mainte étrange métamorphose : Prendre peut-être… que sait-on ?

Un usurier pour un Caton, Un gazetier pour un Platon, Un Midas pour un Apollon, Et Zoïle pour quelque chose !

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