Du beau ramier gémissante compagne, Que cherches-tu ? Sans espoir de retour, Ton jeune ami délaisse la montagne ; Du toit d'azur qui couronne la tour
Prenant son vol dans un ciel sans orages, Il n'ira plus au vallon d'alentour Te retrouver sous les riants ombrages. Douce colombe ! au moins en ta douleur
Tu ne sais pas quel danger le menace ; Tu ne sais pas quelle imprudente audace Lui fait braver les rets de l'oiseleur. Tille d'Olgard ! tu gémissais comme elle ;
Comme elle, en proie à de mortels ennuis, Dans la langueur et des jours et des nuits Tu déplorais une absence cruelle. Au bord des eaux tu le cherches ; tu crois,
Sous la fraîcheur de la feuille légère, Entendre encore et ses pas et sa voix : Non : c'est le bruit de la feuille des bois, C'est du vallon la biche passagère.
Le soir, assise à côté de son père, Elle lui dit, et non pas sans rougeur : » Votre Edvitha doit vous ouvrir son cœur. J'aimais Edvin, je l'aimais plus qu'un frère.
Mais d'un penchant si fatal et si doux Edvin jamais ne surprit le mystère ; Il n'est connu que du ciel et de vous. — Edvin t'aimait ! — Respectueux et tendre,
Il se taisait ; mais parfois un regard . Timidement savait se faire entendre. — De ton Edvin j'ai pleuré le départ ; Dans ton Edvin j'eusse embrassé mon gendre,
Et ton bonheur… — Mon père, il est trop tard. A le revoir je n'ose plus prétendre. Qui sait, hélas ! en sa route égaré, Edvin peut-être aux périls est livré ?…
Ah ! dissipez mon trouble involontaire… Dans la chapelle antique et solitaire, Au fond des bois, un ange est révéré, Des voyageurs c'est l'ange tutélaire.
Allons tous deux le prier pour Edvin ; Jamais, mon père, on ne le prie eu vain. Pour un seul jour quittons notre ermitage. — Ton vœu me plaît, et mon cœur le partage, »
Répond Olgard. Et, dès le lendemain, De la chapelle ils prirent le chemin, Pour accomplir leur saint pèlerinage. Alfred, hélas ! a besoin de leurs vœux.
Errant, perdu sous des bois ténébreux, Des noirs taillis, non sans inquiétude, Il traversait la morne solitude. Ses traits pâlis de sueur sont trempés ;
La soif le brûle, et la faim le dévore ; Et les lueurs du perfide phosphore Loin du sentier guident ses pas trompés. Le vent mugit dans la cime des chênes ;
Les loups-cerviers hurlent ; sur son chemin, Il les entend, aux cavernes prochaines, Se disputer quelque ossement humain. A son oreille incessamment frappée
Dans le lointain se prolongent les cris De ces corbeaux que sa vaillante épée Du sang danois a si longtemps nourris. Durant deux jours, durant deux nuits entières,
Le gland du chêne et l'herbe des bruyères Du roi proscrit furent le vil repas ; La ronce aiguë et la sanglante épine Battaient son front, déchiraient sa poitrine :
Vaines douleurs ! il ne les sentait pas. Mais à la fin, triste et l'âme oppressée. Il suspendit sa marche, et le sommeil Ferma bientôt sa paupière lassée.
Un songe heureux, consolant sa pensée, Vint doucement retarder son réveil. Il lui sembla qu'un fleuve de lumière Vers l'Occident s'élançait à sa voix,
Et de ces bords sans culture et sans lois Allait percer l'obscurité première. Il croyait voir, d'avance retracé, Ce monument de gloire et de sagesse,
Savant gymnase où l'ardente jeunesse Doit s'abreuver aux sources du passé. Il retrouvait dans sa magnificence Cette cité des antiques Romains
Où de Léon les paternelles mains L'avaient marqué du sceau de la puissance. Les orateurs, les sages, les guerriers Sortaient pour lui de leurs tombes muettes ;
En écoutant la lyre des poètes, Il s'égarait en des bois de lauriers. Souvent, assis dans la grotte fleurie, Nouveau Numa, près d'une autre Égérie,
Il entendait cette sublime voix Des immortels qui conseillent les rois, Et recueillait pour sa noble Angleterre De ces leçons le trésor salutaire.
Bientôt il donne à ses vastes projets l/appui des lois sagement dispensées ; Monarque et père, il veut voir ses sujets Libres toujours ainsi que leurs pensées.
Les grands soumis, par leurs égaux jugés, Sont tour à tour et vengeurs et vengés ; Et, contenu par un pouvoir suprême, Le peuple, fier de ses droits protégés,
Trouve son juge au sein du peuple même. Alfred s'éveille, et ce grand avenir A de ses maux chassé le souvenir. L'espoir renaît dans son âme accablée.
Mais quel aspect pour son regard ravi ! Du roc altier que ses pas ont gravi, Il aperçoit la plaine et la vallée. Impatient, il sort de la forêt,
Cherche, et déjà son trouble recommence, Quand à ses yeux confusément paraît De l'ennemi la forteresse immense. Pourquoi faut-il que ses pas ralentis,
Par la fatigue enfin appesantis, Secondent mal l'ardeur qui le dévore ! Mais les échos de la roche sonore A son oreille apportent à la fois
Les rauques sons des trompes du Danois, Et des clameurs plus bruyantes encore. De quel bonheur Alfred est enivré ! D'un pied rapide il franchit la distance
Qui des Danois le tenait séparé, Au milieu d'eux passe sans résistance, Et près d'Ivar a bientôt pénétré. Du sombre Ivar la fureur vengeresse
Accomplissait sa fatale promesse ; Et deux captifs, dès l'aurore amenés, Allaient périr au bûcher condamnés. Vers la colline où repose son frère
Les feux ont lui ; le dévorant brasier Doit consumer et la fille et le père, Emprisonnés dans l'homicide osier. Mais la beauté qu'à la flamme on destine
Pourrait d'Ivar charmer le désespoir… « Non, dit Ivar, regardant la colline : Ubba n'est plus, je ne veux point la voir. » Un serviteur vigilant et sévère
Paraît soudain : « De la terre étrangère Un inconnu vient d'arriver ici. — Qu'on le saisisse ! — Il a nomme ton père. — Qu'il reste libre et vienne ! — Le voici.
Ton nom ? — Edvin. — Ton pays ?— La Scanie. — Et que veux-tu, jeune barde ? — Te voir, Et de ce luth essayer le pouvoir. — Qui t'enseigna la divine harmonie ?
— Ton père. — Chante, et je vais le savoir. » Du nom d'un père ô puissance suprême ! Le dur Ivar se sent ému lui-même Au nom chéri devant lui prononcé.
A ses regards soudain se représente Du vieux Reener l'attitude imposante, Quand, tout entier de serpents enlacé, Il acheva son hymne commencé.
Quelques moments Edvin reste en silence, Il se recueille, et, bientôt inspiré, Confie au luth ce chant non préparé Qu'Ivar écoute, appuyé sur sa lance :
Le grand Odin me recommande à Loi, Fils de Reener, honneur de sa mémoire ! Je sais un chant qui donne la victoire ; Reener jadis le répéta pour moi.
Je sais un chant qui soumet à sa loi Le noir sépulcre et la mort éternelle : Le corps glacé que par trois fois j'appelle Se lève, et vient converser avec moi.
Je sais un chant que la fille du roi Voulut apprendre : elle était jeune et belle. Hais ce doux chant, qui rend l'amour fidèle, Je l'ai gardé pour ma sœur et pour moi.
Je sais un chant qui dissipe l'effroi : Ton père encore à son heure suprême Le redisait ; je le redis mot-même Quand les serpents sifflent autour de moi.
Je sais un chant qui sur le front d'un roi Peut replacer la couronne usurpée ; Du plus vaillant il fait tomber l'épée… Et dès demain tu l'apprendras de moi.
« Ton chant me plaît ; je veux l'entendre encore, Barde ! et ta bouche a dit la vérité. La voix des vents dans le chêne agité, Le bruit lointain de la vague sonore,
Même l'accent des beautés que j'adore, Ont moins d'attraits pour mon cœur enchanté. Reste avec nous ; et si la Valkyrie, Le doigt tendu, me désignait au fer,
Pour qu'en riant j'abandonne la vie, Tu me diras la chanson de Reener. Viens ! Tu parais fatigué du voyage : Dans les longs flots d'un savoureux breuvage
Goûte le suc de nos miels les plus doux. A ce lait pur joins la hure sauvage D'un sanglier qui tomba sous mes coups. » Edvin s'assied. Une chair succulente
A ranimé sa force chancelante. Le front moins pâle, il se lève : soudain Avec transport Ivar saisit sa main : « Vois-tu d'ici la flamme qui pétille ?
Dans cette flamme un vieillard et sa fille Avant la nuit termineront leur sort. Tu chanteras leur cantique de mort. — Non, dit Edvin ; c'est pour une autre fête
Ivar, et non pour celle qui s'apprête, Que je réserve un cantique sacré. Fils de Reener ! crois un barde inspiré : Un dieu m'a dit et je viens te redire
Qu'un autre sang en offrande est promis, Le sang d'Alfred : Alfred encor respire ; Le sort d'Alfred en tes mains est remis. — Alfred ! Alfred !… cria d'un ton farouche
L'affreux Ivar, le rire sur la bouche. — Un dieu l'a dit, reprend Edvin : souvent Les dieux du ciel au barde solitaire Ont révélé les destins de la terre.
Tes yeux dans-peu verront Alfred vivant : Retiens ces mots que ma bouche profère ; Il est vivant ; j'en jure par ton père. — Serait-il vrai, barde ?… Que m'as-lu dit ?
D'étonnement je demeure interdit. Des prisonniers voués au sacrifice En ta faveur je suspends le supplice ; J'en jure Odin. Mes scaldes assemblés
Sous le vieux chêne, à l'heure des ténèbres, Commenceront les mystères funèbres ; A leurs accents les tiens seront mêlés. Évoque Alfred ; il t'entendra peut-être. »
Alfred répond : « Dans le combat prochain Je te promets de le faire apparaître. Crois-moi : jamais je ne promis en vain. — Si jusque-là s'élève ta puissance,
S'écrie Ivar, de ma reconnaissance Je te destine un gage solennel. Oui, dans ma coupe épuisant l'hydromel, Tu dormiras sous ma lente dorée ;
Les chants d'amour berceront ton sommeil : Le lendemain, de la vierge éplorée Dont j'ordonnais le mortel appareil Tu recevras le baiser du réveil,
Et sa pudeur sera pour moi sacrée. » Comme il parlait, du soleil qui s'enfuit Les traits mourants dans l'onde s'affaiblissent. Scaldes, venez ! Que les harpes s'unissent
A vos refrains plus tristes que la nuit ! Ils sont rangés autour du chêne immense : Le rit lugubre au même instant commence, Et quatre fois dans les antres du Nord
Mugit le son du bouclier de mort. Près des faucons la cavale égorgée, À la lueur du chêne étincelant, Se débattait sur le tertre sanglant :
Dans le sang pur la coupe s'est plongée, Puis à la ronde elle va circulant. Des assistants la lèvre s'y colore. Alfred, prenant la coupe tiède encore :
« Danois, dit-il, ne réservez qu'à moi Le chant de mort… Ivar je bois à toi. Redis tout bas les paroles sacrées ; Rien ne résiste à leurs charmes puissants.
Scaldes ! touchez les cordes inspirées. Et qu'à ma voix répondent vos accents ! » Scaldes, chantez ! Sur l'autel du carnage Est attendu l'aigle tombé des cieux :
Assez longtemps au rond du marécage Il a caché les éclairs de ses yeux. Périsse Alfred, s'il est vivant encore ! Et, rassemblés près du chêne brûlant.
Puissions-nous tous à la troisième aurore Nous abreuver dans son crâne sanglant ! Scaldes, chantez ! pressez l'heure fatale : L'aigle insultant se rit de vos lenteurs.
Attendez-vous que son aile royale Renverse autel et sacrificateurs ? Périsse Alfred, s'il est vivant encore ! Et, rassemblés près du chêne brûlant,
Puissions-nous tous à la troisième aurore Nous abreuver dans son crâne sanglant ! Scaldes, chantez ! Et toi, saisis le glaive, Car de tes mains l'aigle peut s'échapper ;
Il est tombé : tremble, s'il se relève !… Plus redoutable, il viendra te frapper ! Périsse Alfred, s'il est vivant encore ! Et, rassemblés près du chêne brûlant,
Puissions-nous tous à la troisième aurore Nous abreuver dans son crâne sanglant ! Du chant de mort telle était l'harmonie ; Et, poursuivant sa tranquille ironie,
Au son du luth Alfred, le front serein, Accompagnait leur atroce refrain.
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