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1801

CHANT QUATRIÈME

Charles MILLEVOYE

« N'en doutez pas, c'est lui, c'est lui, mon père ! J'ai de son luth reconnu la douceur. C'était sa voix : cette voix toujours chère A retenti jusqu'au fond de mon cœur.

— Y songes-tu, ma fille ? Quel prodige L'eût amené dans ce séjour d'effroi ? — C'est lui, mon père ! — Il maudissait son roi ; Le pourrait-il ? Détrompe-toi, te dis-je. »

Dans une tour, sur le tertre voisin, Ainsi parlait à sa fille éperdue Le vieux Saxon dont la mort suspendue… C'était Olgard, et l'amante d'Edvin.

Mais la nuit règne, et les autans mugissent ; Au camp danois cependant retentissent Les jeux bruyants, les ris désordonnés, L'aigre dispute et les cris forcenés.

L'affreuse Orgie et la Débauche immonde, La coupe en main, circulent à la ronde. Le frêne antique et les chênes altiers Sont dévorés par la flamme éclatante,

Fournaise immense où des bœufs tout entiers Tombe à grand bruit la masse palpitante. La flamme à peine a coloré leurs flancs, Que par lambeaux leur chair est arrachée,

Et que leurs os dont la terre est jonchée Loin du festin roulent, noirs et brûlants. De tous côtés les coupes étincellent ; De tous côtés les breuvages ruissellent ;

Elles soldais, près des foyers ardents, Hurlent en chœur des refrains discordants. Parmi les chefs assemblés sous sa tente, Le sombre Ivar, de moment en moment,

D'un air distrait, verse et boit froidement Et l'hydromel, et la bière écumante. Au vieux Reener il songeait, et son œil Cherchait le barde assis non loin du seuil :

« Approche, Edvin ! parle-moi de mon père ; Ainsi qu'à moi sa mémoire t'est chère, Buvons à lui : remplis la coupe d'or, Et vide-la pour la remplir encor ! »

L'instant d'après, frémissant de colère, Ivar se lève, et, déjà chancelant : « Ta coupe, Edvin ! Bois au trépas sanglant Du meurtrier qui m'a privé d'un frère.

— Arrête, Ivar !… Le luth mélodieux Ne s'unit point à la coupe d'ivresse ; Le barde austère a besoin de sagesse : Sobre ici-bas, je boirai chez les dieux. »

D'Ivar pensif le front alors s'abaisse ; D'une voix sombre il prononce ces mots : « Fidèle Ubba, l'ami de ma jeunesse, Qui partageais mes plaisirs et mes maux !

Tu n'es plus là. Dans l'amère tristesse, Le cœur d'Ivar lentement se flétrit ; Le plus doux miel sur mes lèvres s'aigrit. » Et sa fureur tout à coup se ranime :

« Ouvre la tour, impétueux Rismar ! Amène-moi l'une et l'autre victime ; Je veux les voir. — Que vas-tu faire, Ivar ? S'écrie Edvin : songe à la foi jurée.

— Oui. Ma parole en tout temps fut sacrée : Songe à la tienne, EJvin. — Rassure-toi. A sa promesse Edvin sera fidèle. Demain, aux feux de l'aurore nouvelle,

Alfred ici doit paraître avec moi. » Il dit. Rismar sous la tente guerrière Au chef danois amène brusquement Le vieux captif, la jeune prisonnière…

Edvin recule. Un cri d'étonnement Va le trahir ; mais la fille et le père, Déguisant mieux leur trouble et leur effroi, Gardent tous deux un visage sévère.

» Où t'ai-je vu, jeune barde ? et pourquoi Cette surprise… — Hélas ! pardonnez-moi, Noble vieillard, et vous, belle étrangère ; Un doux prestige avait trompé mon cœur :

J'ai cru revoir et mon père et ma sœur. — Jusqu'à demain sous la prochaine tente Vous resterez, gardés par mes soldats, Captifs ! Demain, la vie ou le trépas.

Malheur à vous, s'il trahit mon attente ! — Malheur à moi plutôt !… reprend Edvin. Infortunés, comptez sur moi ; j'espère Qu'en vous ici je n'aurai pas en vain

Revu ma sœur et retrouvé mon père. — Prends, dit Ivar, prends ton luth inspiré. Les fiers accords plaisent au Scandinave ; Va, dans ce camp au tumulte livré,

A mes guerriers chanter l'hymne du brave ; Tu me réponds d'eux tous. — Sois sûr de moi. Je te l'ai dit, Ivar, tu peux m'en croire : Je sais un chant qui donne la victoire,

Je sais un chant qui dissipe l'effroi. « Soudain il part, dans sa marche discrète Observant tout, les passages ouverts, Les feux éteints et les postes déserts.

Là, dérobant son approche secrète. Il entrera par des chemins couverts ; Là, des Danois prévenant la retraite, Il leur destine ou la mort ou des fers.

Tout est prévu, tout est dans sa pensée, Et sa victoire est déjà commencée. Prudent, il chante ; et les Danois ravis Prêtent l'oreille à ces trompeurs avis :

Buvez, buvez, en attendant l'aurore ! Qu'elle vous trouve au milieu des festins. Buvez, buvez ! Le jour est loin encore, Et les brasiers ne se sont pas éteints.

Chantez, chantez ! que votre voix sonore Frappe l'écho des rivages lointains. Chantez, chantez ! le jour est loin encore, Et les brasiers ne se sont pas éteints.

Dormez, dormez ! En attendant l'aurore, Rêvez la gloire et les futurs destins ! Donnez, dormez ! le jour est loin encore, Et les brasiers ne se sont pas éteints.

Mais un Danois l'observait en silence : « Pourquoi ce luth ? il sied mal à ta main, Barde ; et mes yeux t'ont vu porter la lance. » Il dit, se lève ; Alfred suit son chemin.

« Ivar ! Ivar ! sais-tu qui tout à l'heure Dans notre camp chantait l'hymne au guerrier ? — Sans doute. Eh bien ? — Ou qu'à l'instant je meure, Ou c'est d'Ubba le fatal meurtrier.

— De tes discours la raison est bannie. Quoi ! sous les coups d'un chanteur de Scanie, De qui la main n'a point touché le Ter, Ubba, l'honneur de la Scandinavie,

Le fier Ubba, le fils du grand Reener, Aurait perdu sa généreuse vie ! Pour sa mémoire as-tu tant de mépris ?… Trop de breuvage a troublé tes esprits :

Va sommeiller. — Je vis périr ton frère ; J'ai reconnu… — Cesse, ou crains ma colère ! » Le Scandinave, à cet ordre soumis, S'éloigne ; Edvin, dans la nuit ténébreuse,

Passe au milieu des gardes endormis, Et librement poursuit sa marche heureuse Vers la forêt où veillent ses amis. Dévon alors redoublait l'énergie

De ses soldats autour de lui rangés. Ce n'étaient point la turbulente orgie, Les chants impurs et les cris prolongés De ces Danois dans l'ivresse plongés ;

Mais une troupe aux combats toujours prête, Qui, repoussant les douceurs du sommeil, Debout, se plaint de la nuit qui l'arrête, Et, tout armée, appelle le soleil.

Au vaste sein de la forêt obscure S'ouvre et s'étend un cirque sans mesure, Désert sauvage, et dont les pas humains Ont rarement fréquenté les chemins.

Inébranlable, un majestueux chêne, Seul, se balance au milieu de la plaine, En vain battu des tempêtes du Nord. Tel un héros, seul avec son courage,

Résiste seul aux efforts de l'orage, Et sans plier soutient les coups du sort. Sur ce rameau le grand Alfred lui-même, Partant, hélas ! incertain du retour,

Vint tristement poser son diadème, Et s'enfonça dans les bois d'alentour. Dévon, au pied de l'arbre solitaire, A la clarté des flambeaux pétillants,

Avait conduit les chefs les plus vaillants. Il leur disait : « Soutiens de l'Angleterre ! De vous dépend le destin de la guerre. Jadis Alfred vous guidait aux exploits ;

Vengez Alfred, ou du moins' sa mémoire, Et que son nom, gage de la victoire, Porte la mort dans le camp du Danois ! Ces feux épars, cette nuit, ce silence,

Ce chêne altier qui dans l'air se balance, Ces ornements suspendus sur nos fronts, Et qui d'Alfred rappellent les affronts, Tout semble ici nous parler de vengeance.

Vengeons Alfred ! Eh ! que diriez-vous tous Si du tombeau sa grande ombre échappée, Sous ce feuillage, aux lueurs de l'épée, Apparaissait pour combattre avec nous ? »

A cette image, au saint nom de leur maître, Tous répétaient : « Puisse-t-il apparaître ! — Braves amis ! Alfred est devant vous, » Dit le héros ; et la troupe étonnée

Tressaille, et tombe à ses pieds prosternée, En s'écriant : « Mânes chers et proscrits ! Dans la nuit sombre entendiez-vous nos cris ? — Alfred vous parle, et non son vain fantôme ;

Je suis vivant : sur les brigands du Nord J'aurai demain reconquis mon royaume. Je suis vivant : le Danois seul est mort.» Tandis qu'Alfred embrasse avec tendresse

Le digne ami qui protégea son sort, Autour du chêne une foule s'empresse ; Et, sous vingt bras courbé non sans effort, Un vert rameau de la tige robuste

Au front royal rend la couronne auguste. Eu même temps éclatent dans les airs Les glaives nus, les enseignes dorées ; Les boucliers, les lances acérées

Ont confondu leur bruit et leurs éclairs. Les cris joyeux et les chansons de gloire A cette fêle invitent la victoire ; Elle y Viendra ; pour elle est déployé

Le vieux drapeau si longtemps oublié, Dont les replis enferment l'épouvante. Sur le tissu respire un coursier blanc Qui, l'œil en feu, la crinière mouvante,

Souffle la guerre et provoque le sang. Couvert bientôt d'une armure nouvelle, Le grand Alfred a gardé toutefois La noble écharpe et l'instrument fidèle

Dont les accords se mêlaient à sa voix, Et sur ses pas l'impétueuse élite Au camp danois vole et se précipite. Durant sa route il compte les moments :

L'affreux bûcher, la hache suspendue, Semblent présents à son âme éperdue. « Éloignez-vous, tristes pressentiments ! Se disait-il ; le lien des serments,

Lien sacré pour la Scandinavie, Retient d'Ivar la fureur asservie ; Ivar lui-même, à l'aspect de la mort, De ses captifs abandonnant le sort,

Ne songera qu'à défendre sa vie. A mon exil toi qui vins m'arracher, Dieu protecteur ! que ta bonté suprême Brise le glaive, éteigne le bûcher !

Veiller sur eux, c'est veiller sur moi-même… » Mais sous sa tente Ivar préoccupé D'un trouble extrême est tout à coup frappé : « Le jeune barde est lent à reparaître !

S'il m'abusait !… Si le guerrier danois… Cet inconnu ne serait-il qu'un traître ?… Et ces captifs qu'il semblait reconnaître… ? Et son maintien, et ses yeux, et sa voix… ?

Serait-il vrai qu'en un perfide piége… ? Éclaircissons le doute qui m'assiége. » Et, s'élançant vers les deux prisonniers : « Répondez-moi ; parlez sans imposture,

Et prévenez l'effroyable torture Qui vous attend sur les ardents brasiers ! — La vérité sur mes lèvres réside, Répond Olgard ; je la dis sans trembler.

Un seul instant j'ai pu dissimuler, Et, j'en rougis. — Tu connais le perfide Qui dans ces lieux est venu sur tes pas ? Dis. — A ce nom je ne le connais pas.

— Ce jeune barde, est-ce Edvin qu'il s'appelle ? — Oui. — D'où vient-il ? — De mon humble séjour. Hier pour lui, dés le lever du jour, Nous cheminions vers l'antique chapelle ;

Au bord lointain, pour lui notre ferveur Allait du ciel implorer la faveur, Quand un ramas de brigands Scandinaves Vint nous surprendre et nous fit tes esclaves.

— Et cet Edvin, quand doit-il revenir ? — Demain, cruel, armé pour te punir. — Qu'oses-tu dire, étranger téméraire ? Quoi ! ce chanteur… — Il a tué ton frère,

Et chez les morts il va vous réunir. » Ivar frémit ; la rage le consume : « Courez, soldats ! que le bûcher s'allume, Et qu'à l'instant ces captifs abhorrés

Au sein des feux expirent dévorés ! Du vaste camp parcourez l'étendue ; Que l'insolent soit saisi !… Malheureux, Tu m'appartiens, et la mort qui t'est due

Consolera mon désespoir affreux. » Comme il parlait, un bruit confus s'élève ; Il voit dans l'ombre étinceler le glaive, Frappe son front, et crie à ses soldats :

« Je suis trahi ; mais frémisse le traître ! Vous, des captifs ne vous éloignez pas ; Vous, redoublez les feux ; bientôt peut-être Je reviendrai jouir de leur trépas. »

Il est parti. Déjà, sur son passage, Au bruit du cor ses Danois réveillés Sont accourus avec des cris de rage, Ivres encore et d'armes dépouillés.

Des longs débris de l'orgie infernale Que sur leurs pas la terre encore étale Ils sont armés : les hideux ossements, Du front des bœufs l'armure menaçante,

La coupe énorme et les lisons fumants, Tout sert de glaive à leur main frémissante. A pas pressés Tremnor, Usdal, Rismar Suivent de loin l'audacieux Ivar :

Ivar, hurlant, court à travers la plaine ; Sans s'arrêter, il renverse, il entraîne, Ouvre les rangs, abat les étendards ; Du large glaive et de la double hache

Il perce, il tranche, il brise, et sans relâche Au même instant frappe de toutes parts. De toutes parts les hordes Scandinaves, Parmi les rangs des Saxons étonnés

Ont répandu leurs flots désordonnés : Tel un volcan précipite ses laves Du haut des monts par ses feux sillonnés. A leurs efforts, un moment redoutables,

A leur audace et sans règle et sans frein, Bientôt Alfred oppose un mur d'airain. Ses bataillons, serrés, impénétrables, Autour de lui viennent se rallier ;

Et des Danois l'attaque repoussée Faiblit, pareille à la flèche émoussée, Qui d'un vain bruit frappa le bouclier. Devant ses pas, Alfred voit sur la terre

Morts et mourants au loin s'amonceler, Et frémissant des horreurs de la guerre : « Le sang d'un seul, dit-il, pouvait couler. Superbe Ivar, où donc. est ton audace ?

A l'appeler j'ai fatigué ma voix. De te chercher une dernière fois Je daignerai te faire encor la grâce. » Et dans la foule il court se replonger.

Dévon le suit et bientôt le devance : A son monarque épargner un danger, Combattre Ivar, telle est son espérance. Tandis qu'Alfred, du haut d'un roc voisin,

A son appel entend répondre enfin, Parmi les rangs le Danois intrépide Court furieux : « Qui m'appelle ? — C'est moi. — Qui donc ? — Dévon. Arrête, et défends-loi. »

Et de leurs coups un échange rapide Au même instant fait scintiller dans l'air Du fer croisé l'étincelant éclair. Le cimeterre à la pointe luisante,

Aux deux tranchants récemment aiguisés, Trahit d'Ivar les efforts épuisés ; Il se saisit de sa hache pesante : Soin superflu ! Par Dévon assailli,

Il pare en vain l'atteinte de l'épée ; Deux fois déjà son sang a rejailli, Et sa cuirasse en est toute trempée. Dans le passage ouvert avec effort

Au sein durci de la cuirasse épaisse, L'ami d'Alfred espère avec adresse Plonger ensemble et le fer et la mort : Ivar recule et trompe son attente ;

Son fer se rompt sur l'armure éclatante. Ivar joyeux triomphe… Alfred paraît, Baisse son casque, et lui dit : « Es-tu prêt ? » A cette voix, que pourtant il déguise,

A cette taille, il ce port de héros, Le Scandinave est saisi de surprise. « As-tu besoin d'un instant de repos ? Lui dit Alfred, je te l'accorde. — Guerre !

Répond Ivar, du pied frappant la terre Et par ces mots se croyant offensé : Vois si mes coups partent d'un bras lassé. » En même temps, plus prompt que la tempête,

D'Alfred tranquille en fureur s'approchant, Sur le cimier qui décore sa tète Il fait tomber le rapide tranchant. Le haut cimier à la crête dorée,

Brisé sans peine, a tournoyé dans l'air ; Mais le tranchant, repoussé par le fer, Glisse en sifflant sur l'épaule effleurée. Alfred échappe à l'effort meurtrier ;

Il y répond d'un coup épouvantable Que, sans l'airain de l'épais baudrier, Aurait suivi la mort inévitable.' Le chef danois vomit des flots de sang,

Et fuit… Alfred s'attache à sa poursuite. Tremnor d'Ivar veut protéger la fuite, Mais de Tremnor Alfred ouvre le flanc. Rismar frappé tombe. Levant la lance,

Usdal en vain leur promet la vengeance ; Et tous les trois, atteints du même fer… Pleurez, pleurez, ô filles de Reener ! Dieu ! les voici La tête échevelée,

Le front livide, au fort de la mêlée, De trois coursiers plus blancs que les frimas Leurs cris aigus précipitent les pas, Les pas sanglants… Hélas ! que faisaient-elles ?

Sans le savoir ces amantes cruelles Ont, sous les pieds de leurs coursiers fumants, Foulé le corps de leurs pâles amants. De ces trois sœurs l'approche inattendue,

Leurs noirs cheveux, leurs cris, leur main tendue, Leurs blancs coursiers aussi prompts que l'éclair Jettent l'effroi dans la foule éperdue ; Les fils d'Odin, laissant tomber le fer,

Poussent des cris et détournent la vue. Ils croyaient voir les trois Parques du Nord, Quittant pour eux la demeure éternelle, Paraître ensemble, et du signe de mort

Les désigner pour leur moisson cruelle. Alfred accourt : Alfred habilement/ Sait profiter de leur saisissement ; Autour de lui la mort se multiplie ;

Rapide, il fond sur la troupe qui plie, L'enfonce, et seul, d'ennemis entouré, Prend de ses mains leur étendard sacré. Pour lui dés lors la victoire est certaine ;

Les sœurs d'Ivar, en frissonnant d'horreur, Ont regagné leur caverne lointaine ; Et les Danois, vaincus par la terreur, D'un dernier cri font retentir la plaine.

Le fier Ivar, à la fuite réduit, Rugit de rage et vomit le blasphème. De sa défaite il accuse et la nuit, Et les Danois, et ses sœurs, et lui-même :

« Oui, disait-il, j'ai mérité mon sort. Apaise-toi, fantôme de mon frère ! Il brûle encor, le bûcher funéraire ! Apaise-toi, je vais venger ta mort. »

Alors il court vers la lente voisine Que le bûcher de sa flamme illumine ; Ses fortes mains saisissent à la fois Elle vieillard et sa fille tremblante ;

Et les traînant vers la roche brûlante : « Sors de la tombe, ô mon frère ! et reçois Ce sacrifice à ton ombre sanglante. — Edvin ! Edvin ! mon père va mourir :

Ah ! si jamais sa fille te fui chère, Laisseras-tu sacrifier mon père ? — Non, crie Edvin, je viens vous secourir. Parjure Ivar ! tombe devant ton maître. »

Et sous ses pieds, renversé sans combat, Ivar confus vainement se débat. « Du barde Edvin il te souvient peut-être ? Pour te payer de l'hospitalité,

De son serment Edvin est acquitté. Il t'a promis de te faire apparaître Alfred vivant… Sois satisfait ; c'est moi : Reçois de moi la vie, et lève-toi. »

En même temps il détourne son glaive, Et lentement le Danois se relève. Au nom d'Alfred, le vieil Olgard surpris Croit qu'un vain songe a troublé ses esprits.

Il veut parler, et sa parole expire. A ses côtés son Edvitba soupire. Elle compare ( et non pas sans effroi ) Le nom de prince et le nom de bergère,

Et dans Edvin, qu'elle appelait son frère, Gémit tout bas de retrouver son roi. Tandis qu'Alfred les contemple en silence, Ivar lui dit : « Perce-moi de ta lance ;

Délivre-moi du jour. — Moi, t'immoler ! Non, tu vivras ; je veux te consoler. Je te rendrai le glaive, la puissance, Le bonheur même. — Hélas ! me rendra-t-on

De mes travaux le brave compagnon ? J'ai tout perdu, tout jusqu'a la vengeance. Mais dis : mon frère est-il mort sous tes yeux ? — Oui, sous mes veux. — Comment ? — Calme et farouche.

— Est-ce là tout ? — Le rire sur la bouche. — Je suis content : mon frère est chez les dieux. » La sombre joie a passé dans son âme ; Son front est calme, et son sourire amer :

Au sein des feux il s'élance, et la flamme Ensevelit l'héritier de Reener. De cette scène imprévue éternelle Alfred ému se détourne ; ses yeux

Cherchent Dévon : « Ami brave et fidèle, Viens recevoir ce fer victorieux, Trop faible prix de ton généreux zèle. » Il ajouta : « Je vous délivre tous,

Danois ! Vos fils béniront ma mémoire ; Votre vainqueur entre son peuple et vous Partagera son vaste territoire. Pour le vrai Dieu, l'unique Dieu, le mien,

Vous quitterez l'aveugle idolâtrie, Et sur vos fronts le signe du chrétien Vous ouvrira la céleste patrie. Londres bientôt reconnaîtra son roi :

Vous m'y suivrez, et les Danois fidèles, Soumis sans honte, et libres sous ma loi, A mes sujets serviront de modèles. » Il parle encor ; leur cri de liberté

Frappe déjà la plaine et le rivage, Et de leurs mains sur un tertre sauvage Le grand Alfred en triomphe est porté. Le vieil Olgard tombe aux pieds de son maître.

« Vous à mes pieds ! Ah ! venez sur mon cœur. Je suis Edvin, et je veux toujours l'être ; Soyez mon père, Olgard ! A mon bonheur Il manque un bien dont mon âme est jalouse :

Sous la chaumière Edvitha fut ma sœur, Que sur le trône elle soit mon épouse ! » Le front d'Olgard de rougeur s'est couvert, Tant le confond une faveur si grande !

Alfred alors : « Sais-tu, soldat d'Ecbert, Que par ma voix Ecbert te la demande ? Sais-tu, vieillard, qu'un soldat tel que toi Peut honorer la famille d'un roi ? »

L'heureux Olgard s'incline ; et de son père Alfred obtient la main de la bergère ; Et, la guidant vers le tertre isolé, Il la présente à ce peuple assemblé :

« Dignes Saxons ! valeureux Scandinaves ! Leur a-t-il dit, reconnaissez-la tous, C'est votre reine ; elle est digne de vous, Et la beauté doit régner sur les braves. »

A ces accents, qui font battre son cœur, La jeune reine, encor simple et timide, Ne répond rien, mais lève avec lenteur Son doux regard et sa paupière humide,

Pour contempler ce roi qui fut pasteur. Alfred, assis au trône d'Angleterre, Songeait souvent à l'île solitaire. De chaque année il consacrait dix jours

A visiter cette modeste plage : Son Edvitha l'accompagnait toujours. Olgard longtemps, malgré le poids de l'âge, Suivit leurs pas ; et son toit protégé

Fut désormais en chapelle érigé. En lettres d'or, sur un autel d'albâtre, On y grava le nom des deux époux ; Et le saint lieu, conservé jusqu'à nous,

Se nomme encor la Chapelle du Pâtre.

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