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1801

CHANT PREMIER

Charles MILLEVOYE

Je veux mêler aux belliqueux accords Les doux accents d'amour et de féerie, Et répéter aux échos de nos bords Les nobles faits de la chevalerie.

Je chante un roi, la terreur des remparts, Qui, dans les murs de Pavie alarmée, Vint foudroyer l'empire des Lombards, Lorsque de loin la ville des Césars

S'humiliait devant sa renommée. Astre immortel levé sur les héros, De notre France ô lumineuse étoile ! De tes rayons daigne éclairer ma voile.

Et diriger ma barque au sein dos flots. On avait vu le puissant Charlemagne Planter sa lance aux rives de l'Ister, Et des forêts de l'antique Allemagne

Fouler aux pieds l'informe Jupiter : Du fier Theudon les forces déployées N'ont pu lutter contre le coup fatal ; Du grand Hermann les aigles foudroyées

Fument encore au pied du mont Sintal. L'heureux vainqueur des princes de la terre, Qui devant lui frémissent prosternés, Daigne accueillir leur foule tributaire,

Et protéger ces vassaux couronnés. Du noble Haroun le visir magnanime Ce Giaffar. sa future victime, Au roi suprême a présenté l'anneau,

Gage sacré d'alliance et d'estime ; Et l'envoyé du prince de Solyme Met à ses pieds les clefs du saint tombeau. Tout l'univers le redoute et l'implore :

Pour rassurer ses droits mal affermis, De l'Orient l'autre Sémiramis Lui fait offrir sa main sanglante encore ; Et, des États où se lève l'aurore

Le suppliant d'accepter la moitié, Maître nouveau, le jeune Nicéphore Veut acheter sa puissante amitié. Vaincu deux fois non loin de ses murailles,

Didier posait le glaive des batailles : De ses voisins reconnaissant les droits, Ce fier Lombard respectait leurs domaines ; Et les débats du sceptre et de la croix

N'agitaient plus les campagnes romaines. Au jeune front des fils de Carloman Le roi-pontife accordait l'huile sainte, Et de ses mains, au pied du Vatican,

Laissait enfin tomber la foudre éteinte. Charles vainqueur, méditant sou départ, Occupe encor les remparts de Modèce, Et chez Didier le vaillant Isambart

Va de la paix confirmer la promesse. Illustre appui du monarque des preux, Cet Isambart de ses exploits nombreux Avait le prix : Blanche était sa compagne ;

Blanche, la sœur du fameux Charlemagne. Il a revu chez le prince lombard Le noble Ogier, l'ami de sa jeunesse, Qui, n'écoutant qu'une aveugle tendresse,

Des paladins a quitté l'étendard. Avant le jour où le fier Scandinave Des bords français partit pour son malheur, Les deux héros, aux champs de la valeur,

Laissaient douter quel était le plus brave. On aurait dit ces gémeaux radieux Qui sur la terre, amis toujours fidèle», N'eurent qu'un sort, et jusque dans les cieux

Ont confondu leurs clartés fraternelles Ce temps heureux sans retour s'est enfui : Ogier troublé d'Isambart craint l'approche ; Il se détourne, et désormais pour lui

De son ami la vue est un reproche. Ainsi Marseille au pied de son rempart, Quand les combats s'allumaient autour d'elle A vu depuis, soupirant à l'écart,"

Ce connétable a son maître infidèle, Qui rougissait en regardant Bayard. Mais de la paix la prochaine assurance Livrait son cœur à des pensers plus doux.

Muse fidèle ! approche, et redis-nous Qui des deux rois rompit l'intelligence. Tyrans du cœur, orgueil, amour, vengeance Ce fut vous seuls : « Mon père ! vengez-vous

S'est écrié le fougueux Adalgise ; Vengez un fils en qui l'on vous méprise. J'adorais Blanche et demandais sa main ; J'ai de son frère essuyé le dédain.

Au fils d'un roi Charlemagne préfère Un Isambart, un simple paladin : Vous le souffrez, et vous êtes mon père ! Depuis le jour où ce prince odieux

Âmes desseins refusa de souscrire, La soif du sang me consume, et vos yeux Depuis ce jour ne m'ont pas vu sourire. J'ai juré guerre à qui m'a dédaigné ;

Mais je la veux et terrible et prochaine. Je veux périr, mais dans le sang baigné ; Et si je vis, ce n'est que par ma haine. Vengez-moi donc, seigneur, ou reprenez

Ces jours amers que vous m'avez donnés. Dès qu'Adalgise eut vu Didier souscrire Aux noirs projets conçus par sa fureur, Sa bouche enfin retrouva le sourire,

Et de la haine il savoura l'horreur. Douce, et livrée à la mélancolie, Sa jeune sœur, la touchante Ophélie, Plaignait tout bas ses transports odieux.

L'ange infernal et l'ange de lumière, La nuit profonde et la clarté des cieux Diffèrent moins qu'Ophélie et son frère : Tel est du sort l'arrêt capricieux.

Ne voit-on pas, des mêmes feux brillantes Du firmament les étoiles tremblantes, Et la comète, effroi de l'horizon ! Ne voit-on pas les salutaires plantes

Fleurir non loin du funeste poison ! A la terreur ton âme s'abandonne, Tendre Ophélie ! A l'ombre des autels, Tu vas prier la céleste Madone

De mettre un terme à ces combats cruels. Les vœux fervents échappés de ta bouche Quelques moments suspendent la terreur ; Mais de ton frère inflexible et farouche

Ils ne sauraient enchaîner la fureur : Cette fureur ne s'est point apaisée ; Tes pleurs en vain coulent pour le toucher : Hélas ! ainsi la goutte de rosée

Sans l'amollir tombe sur le rocher. Moins insensible, Ogier pour toi soupire. Ces yeux si doux, celte douce pâleur, Ce mol accent et ce vague sourire,

Ce front pensif et triste sans douleur, Portent le trouble et le charme en son cœur. Le nom chéri de la beauté qu'il aime Par ses couleurs ne s'est point révélé ;

Son bouclier, par un discret emblème, En champ d'azur porte un astre voilé. Longtemps Morgane, habile enchanteresse, Sut captiver ses vœux et sa tendresse :

Ce temps n'est plus ; et quel enchantement Peut ramener un infidèle amant ? Près de Messine, et non loin de ce phare Pont les clartés, chères aux matelots,

Frappent au loin les îles de Lipare Et leurs volcans allumés dans les flots, Assujetti sur sa base agitée, Brille un palais dont la perle argentée

A revêtu les murs éblouissants : Ses tours sans nombre à demi sont voilées De ces vapeurs qui du fond des vallées Montent le soir comme un léger encens,

Et, vers les cieux lentement exhalées, Suivent du jour les rayons pâlissants. La, du nocher jamais la rame active 'N'interrompit le long calme des airs ;

Là seulement gémit la voix plaintive Des alcyons qui glissent sur les mers. Ce lieu charmant de Morgane est l'asile, Et, chaque année, on dit que la Sicile

Au sein des flots voit apparaître encor Du beau séjour l'image passagère, Son toit vermeil, sa coupole légère, Ses murs d'albâtre et ses colonnes d'or.

La, désormais Morgane, seule au monde, Songe à l'ingrat qui néglige ses feux ; Et, tout entière à sa douleur profonde, Elle soupire au bruit lointain des jeux,

Ou d'un ruisseau regarde couler l'onde. Parfois encor, quand le jour qui s'enfuit Cède l'empire aux astres de la nuit, Morgane, au sein d'un nuage d'opale,

Vient enlever le héros bien-aimé, Et le retient sur son sein enflammé, En attendant l'étoile matinale. Mais l'infidèle effleure avec ennui

Des voluptés la coupe enchanteresse ; Et, dans les bras de sa belle maîtresse, Son bonheur même est un tourment pour lui. De ces froideurs Morgane a vu la cause ;

Rien à ses yeux ne saurait échapper. Amante et fée, on ne peut la tromper ; Et, sur la couche où le plaisir repose, De sa vengeance elle aime à s'occuper.

Elle sourit à la guerre prochaine, Se lève, attend le réveil du héros ; Et, déguisant les projets de sa haine, Sur le théorbe elle chante ces mots :

C'était un soir. Au fond de sa tourelle Je m'en allais, par le vague de l'air, Réconforter naïve jouvencelle, Pleurant l'ami qui voyage outre mer.

Je t'aperçus errant sous la ramée : Mon front alors se couvrit de rougeur ; Et j'oubliai, de ton aspect charmée, La jouvencelle et l'ami voyageur.

Reine de l'air, du printemps et des roses. Dans les parfums je descendis vers loi ; Et sans détour, et sans métamorphoses, Beau chevalier ! je le dis : Sois à moi.

L'anneau d'azur du serment fut le page : Le jour tomba ; l'astre mystérieux Vint argenter les ombres du bocage ; Et l'univers disparut à nos yeux.

Dans le séjour de l'heureuse Morgane Quel doux loisir eût charmé tes liens ! Combien de fois le palais diaphane Eut éclairé nos jeux aériens !

Au mol accent de la harpe sonore, On nous verrait, dès le réveil du jour, franchir les monts embellis par l'aurore, Et jusqu'au soir nous enivrer d'amour.

Sur un rayon de la lune naissante, On nous verrait descendre tous les deux, Pour consoler la vierge languissante, Et d'un amant lui rapporter les vœux ;

Ou quelquefois, aux clartés des étoiles. En feux errants voltiger sur les flots, Et, de la nef illuminant les voiles, Guider au port les tremblants matelots.

Mais du repos ton audace murmure ; Triste et rêveur, tu languis dans mes bras. Eh bien ! reprends l'étincelante armure, Mon jeune amant, je te cède aux combats.

Cours affronter le vaillant Charlemagne : Guidant ton glaive au milieu des hasards, Dans les périls je serai ta compagne, Et sur ton cœur j'émousserai les dards.

Elle s'arrête, et d'une douleur feinte A tous ses traits elle donne l'empreinte. Grâce au pouvoir d'un art insidieux, Le paladin la revit plus charmante,

Et, lui rendant le nom chéri d'amante, D'un baiser tendre il scella ses adieux. D'autres adieux vont coûter plus de larmes. L'affreux clairon résonne, et d'Isambart

Ce bruit de guerre a marqué le départ ; Il va quitter Ogier son frère d'armes ! Pales tous deux, et le regard troublé, Les deux amis s'abordent : leur pensée

Reste confuse, et leur langue glacée ; Mais leur silence avait déjà parlé. « Toi, qui bientôt ne seras plus mon frère Dit Isambart d'une débile voix,

Donne la main… cette main me fut chère. Que je la presse une dernière fois ! Qui l'eût pensé, qu'une aveugle furie De nos serments eût brisé le lien ?

Rappelle-toi les instants où ta vie Était la mienne, où mon sang fut le tien. Pourquoi jadis, sous ces mêmes murailles, M'as-tu sauvé du glaive des batailles ?

Je serais mort ton frère, et nos deux noms Eussent un jour paré tes écussons ; Plus d'une fois sur mes cendres chéries Mon compagnon serait venu pleurer…

Mais non ; le sort, hélas ! doit séparer Nos deux tombeaux comme nos deux patries. Contre mon cœur laisse-moi le serrer… Je vais partir ; je vais sans espérance

Rejoindre, seul, les drapeaux de la France, Et, désormais de larmes m'abreuvant, Porter le deuil de mon ami vivant. » Ogier frémit ; il s'émeut, il hésite…

Se pourrait-il !… Isambart éperdu A ses genoux soudain se précipite : « Rends-moi ! rends-moi celui que j'ai perdu, Et prends pitié du trouble qui m'agite. »

Il triomphait… ô funeste retour ! Son faible ami, subjugué par l'amour, De la beauté si chère à sa tendresse S'est retracé l'image enchanteresse :

« Le sort, dit-il, enchaîne ici mes pas. Plains-moi, plains-moi, ne me condamne pas. » Tous deux alors s'embrassent en silence ; Un dernier gage est l'adieu du départ.

Du Scandinave Isambart prend la lance, Et tristement lui donne son poignard : Présent fatal ! — Mais, l'œil sur l'Italie, Et tout entière à son ressentiment,

Morgane aux vœux de son perfide amant A résolu de ravir Ophélie. Pour Charlemagne elle espère enflammer Le cœur naïf de celle qui, peut-être

Cédant un jour au doux besoin d'aimer, Eût partagé l'ardeur qu'elle fit naître. Dès que le soir élève ses vapeurs, La belle fée en sa grotte profonde

Cherche un asile, et des sylphes trompeurs Y réunit la foule vagabonde : « Vous tous, dit-elle, ornement de ma cour, Sylphes brillants, aimables infidèles,

Illusions, compagnes de l'amour, Prenez vos luths et parfumez vos ailes. Si tant de fois votre invisible essaim, Glissant dans l'ombre aux heures du mystère

Fit soupirer la vierge solitaire, Et souleva l'albâtre de son sein ; Si, par vos soins, le miroir de la nue, Qui se colore aux flammes du malin,

Lui présenta dans un riant lointain Du jeune amant l'apparence inconnue ; A la lueur du magique flambeau, Accompagnez mon nocturne voyage,

Je vous prépare un triomphe nouveau. » Elle se tut. Dans la troupe volage Un bruit flatteur doucement circula ; Comme le bruit du mobile feuillage,

Ou de l'abeille aux montagnes d'Hybla. De ses jardins, odorant labyrinthe, La fée alors gagne la vaste enceinte. Là croît pour elle un arbuste enchanté

Qui de ses mains autrefois fut planté : Un charme pur de sa tige s'exhale ; Un prisme éclate au milieu de ses fleurs, Et mollement la brise orientale

En fait mouvoir les changeantes couleurs. Pour l'arroser, de vingt jeunes sylphides Les urnes d'or se plongent tour à tour Dans le cristal des fontaines limpides.

L'arbre inconnu se nomme arbre d'amour. Tout est soumis à son magique empire. L'hôte des airs, sur sa branche arrêté, Charmé soudain, frémit de volupté ;

Plus tendrement la palombe y soupire. L'indifférent, qui sous l'ombrage heureux S'est endormi, se réveille amoureux. Même on a vu les sylphides charmantes,

Abandonnant leurs urnes éclatantes, Faibles, céder aux langueurs du désir, Et l'œil fermé, la bouche demi-close, En murmurant les accents du plaisir,

Tomber d'amour sur les tapis de rose. Morgane approche. Elle invoque la Nuit, Divinité favorable au prestige ; Cueille un rameau qui verdit sur la lige,

Et des jardins rapidement s'enfuit. A l'escorter sa' troupe est préparée : Quatre lutins à l'aile diaprée Sont les coursiers de son char nébuleux ;

Et dans sa main la branche balancée, Sceptre léger, ressemble au caducée Qui mène au Styx les mânes fabuleux.

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