Or maintenant, dis-nous, muse du Nord, Quel fui d'Olgard le généreux transport, Quand, rougissant d'une si faible gloire, Edvin, pensif, lui conta sa victoire.
« Toi ! leur vainqueur ! O mon fils ! à leurs coups Quel sort heureux a donc pu te soustraire ? Eh quoi ! toi seul contre eux tous ! — Non, mon père ; A mes côtés j'avais Ecbert et vous. »
Vous eussiez vu des feux du premier âge Les yeux d'Olgard reprendre tout l'éclat : « Que n'ai-je, ami, secondé ton courage ! Oh ! si le ciel encore au vieux soldat
Eût accordé les honneurs d'un combat !… Le temps n'est plus. Toi, fille aimable et chère, Songe à présent qu'Edvin n'est plus pour nous Un pâtre obscur ; c'est le fils de ton père :
Par sa valeur il nous a sauvés tous ; Je te permets de le nommer ton frère. » Alfred à peine entend ces derniers mots : De longs regrets poursuivent le héros ;
Il pense au jour de victoire et de fête Où, tout ensemble et monarque et soldat, Poudreux encor de son dernier combat, Du diadème il vit ceindre sa tète ;
Il se souvient de ses nombreux exploits, Quand de l'État les plus fermes colonnes Tombaient sans lui sous l'effort des Danois, Quand à leur joug il déroba sept fois
Son front chargé du poids des sept couronnes. Mais, de leur trouble à peine revenus, Les compagnons du guerrier qui n'est plus Ont emporté sa dépouille mortelle.
Au camp danois arrivés lentement, Des yeux d'Ivar ils cherchent un moment A détourner cette image cruelle. Ivar accourt, frissonne, et dit ces mots :
« Auprès de vous je ne vois point mon frère ! » L'un d'eux répond : « Il est avec son père ; Comme son père il est mort en héros. » Triste, et les bras croisés sur sa poitrine,
Loin des guerriers Ivar alla s'asseoir. Le scalde alors chanta : sous la colline Le corps glacé reposait vers le soir. Le jour suivant, à l'ombre fraternelle,
Ivar, tourné vers la tombe nouvelle, Jure, au milieu du funèbre festin, De consacrer à la flamme éclatante Les deux captifs que leur fatal destin
Doit les premiers amener sous sa tente. Levant au ciel un regard furieux, Il en atteste Odin l'Incendiaire, Et par le scalde en traits mystérieux
L'affreux serment est gravé sur la pierre. Quelques Danois, vainement poursuivis, Qui, des forêts repoussés vers la plaine, En ce moment arrivaient hors d'haleine,
Viennent au chef apporter ces avis : « Chef ! au combat le Saxon se prépare, Le fier Anglais soi t enfin du repos. lin court trajet de leur camp nous sépare,
Et Sommerset voit flotter leurs drapeaux. Ils sont nombreux : dans la forêt profonde, D'un vaste camp ils dressent l'appareil ; Nous le verrons avant que le soleil
Ait quatre fois plongé ses feux dans l'onde. » Ivar écoute, et dit à ses soldats : « Amis, buvez. Le retour des combats D'un long repos vous épargne l'injure ;
Ne craignez plus de mourir sans blessure. Gloire au guerrier noblement terrassé ! Malheur au lâche ! avec lui tout succombe : L'oiseau d'oubli vient chanter sur sa tombe ;
Pour lui déjà l'avenir est passé. Buvez. « Il dit ; les clameurs se confondent, Et les échos en mugissant répondent. Trois chefs alors s'approchent : « Noble Ivar,
Que des combats le jour enfin se lève ! Auprès du tien brillera notre glaive. » C'étaient Usdal, et Tremnor, et Rismar. Ces trois guerriers, qu'un même nœud rassemble
Aux sœurs d'Ivar ont donné leur amour. Du même flanc sortis le même jour, Au sein des camps ils grandirent ensemble. Leurs bras unis sous le même étendard
Frappent ensemble à travers la mêlée, Comme à la fois la fourche au triple dard D'un triple coup fend la terre ébranlée. Mais nul danger digne de leur valeur
Ne s'est offert ; de leurs armes encore Nul attribut, nul signe ne décore L'airain sans noms et l'acier sans couleur. Ils ont juré leur chaîne fraternelle
De mériter une armure nouvelle, Et dans ce jour veulent au prix du sang Se délivrer de leur bouclier blanc. Heureux, hélas ! si le sort de la guerre
N'ordonne point que les trois compagnons, Unis toujours, emportent sous la terre Leurs boucliers sans couleur et sans noms ! « De votre bras je connais la vaillance,
Leur dit Ivar ; amis, souvenez-vous Qu'en vous mes sœurs chériront leurs époux, Et méritez une illustre alliance. » Mais cependant ces filles de Reener,
Prenant en main la navette de fer, A la lueur d'une lampe magique, Sous le rocher qui s'élève à l'écart Ont commencé la trame fatidique
Qui des Danois formera l'étendard. Dans leur beauté moins aimable qu'austère, On cherche en vain l'abandon si touchant ; Mais de leurs traits le noble caractère
Peint de leurs cœurs l'héroïque penchant. Leur front est pâle, et leur regard est sombre ; Leurs noirs cheveux flottent désordonnés ; Et ces trois sœurs, se recueillant dans l'ombre,
Des sœurs d'enfer aux regards étonnés Offrent ensemble et l'image et le nombre. Déjà s'étend sur leur métier d'airain Le long tissu qu'attachent deux épées ;
Et lentement leurs voix entrecoupées Chantaient cet hymne au sinistre refrain : Odin se lève ; Odin l'invulnérable A par trois fois demandé son coursier,
Et des rameaux du Frêne vénérable A détaché l'étincelant acier. Sa voix puissante ébranle au loin la terre, Et retentit dans les antres du Nord.
Formons, formons le tissu de la guerre ; Chantons, chaulons le refrain de la mort. De noirs corbeaux une troupe affamée Au pied des monts vient de se rassembler,
Et, s'élevant entre la double armée, Boit en espoir le sang qui va couler. Fiers combattants qui joncherez la terre ! la Valkyrie a marqué votre sort
Formons, formons le tissu de la guerre ; Chantons, chantons le refrain de la mort. Fatales sœurs ! épargnez notre frère ; Gardez Ivar à nos embrassements
Vengez d'Ubba la coud e funéraire, Et toutefois protégez nos amants. Puissent leurs noms, terribles sur la terre, Occuper seuls les cent harpes du Nord !
Formons, formons le tissu de la guerre ; Chantons, chantons le refrain de la mort. Et du corbeau, l'emblème du carnage, Sur l'étendard elles peignaient l'image,
Non sans tracer les signes merveilleux Par qui des morts la cendre est réchauffée, Et qu'autrefois, dit-on, la vierge-fée Devers Upsal apprit à leurs aïeux.
L'ombre s'enfuit, le jour blanchit les cieux, Et les trois sœurs travaillent sans relâche. Le soir enfin les voit finir leur tâche En proférant des mots mystérieux.
Ivar des mains de ses trois sœurs chéries Avec transport reçoit le don sacré ; Il le dévoue aux pâles Valkyries Et le suspend au chêne révéré.
Le même soir, dans l'île solitaire, Alfred songeait au trône héréditaire, Quand tout à coup s'élève un bruit léger… Sur l'autre bord un voyageur l'appelle.
A cette voix, Alfred vers l'étranger Guide aussitôt la légère nacelle : De son ami c'était le messager. « Au pâtre Edvin conduis-moi. — C'est moi-même.
— Prends cet anneau ; j'ai rempli mon devoir. » Il dit, et part. Aux feux pâles du soir, Le roi pasteur, saisi d'un trouble extrême, Lut pour devise autour de l'anneau d'or
Ces mots gravés : Sommerset ! diadème ! Et s'écria : « Je suis Alfred encor ! » Tel un enfant de la libre Helvétie Goûtait loin d'elle, au printemps de sa vie,
D'un nœud charmant l'innocente douceur Le ranz du pâtre un jour se fit entendre : A ces accents si connus de son cœur, Mal du pays, mal douloureux et tendre !
Dès l'instant même il ressent la langueur. Le lac d'azur, le chalet, la prairie, A sa pensée ont apparu soudain ; Il voit déjà dans l'horizon lointain
Fumer les toits de sa chère patrie. Il reconnaît cette chaîne de monts Qui dans les airs lèvent leur tète blanche, Et croit ouïr dans les ravins profonds
Mugir longtemps la bruyante avalanche. En vain l'amour gémit : le lendemain, Abandonnant la plaintive étrangère, De la montagne il reprend le chemin,
Et s'en retourne au pays de sa mère. Tel est Alfred. Mais l'heure s'enfuyait, Et les troupeaux rentrèrent sans leur maître, Et d'Edvitha le regard inquiet
Cherchait Edvin sans le voir reparaître. De la chaumière elle sort en tremblant, Pose dans l'ombre un pied timide et lent : Le moindre bruit l'arrête ; elle frissonne
Quand sur ses pas le vent qui tourbillonne A fait frémir le feuillage mouvant. Se rassurant enfin, elle commence Du roi banni la touchante romance,
Qu'à ses côtés Edvin chanta souvent. Alfred, plongé dans sa mélancolie, Errait encore au pied du mont voisin ; De longs soupirs s'échappaient de son sein.
Il écouta la cadence affaiblie Du lai plaintif, et ces accents connus Qui jusqu'à lui bientôt ne viendront plus ; Et, s'approchant de la beauté tremblante
Qu'il croyait voir pour la dernière fois, Il répéta d'une voix triste et lente : « Plaignez Alfred et le destin des roi». » Le lendemain, quand l'aube blanchissante
Perce à demi l'obscurité des cieux, Le pâle Edvin d'Edvitha gémissante Veut s'épargner les déchirants adieux. Au lit d'Olgard, qu'un faible jour éclaire,
Il marche, et dit : « Bénissez-moi, mon père ! Je pars. » Olgard soupire, et lui répond : « Je t'aimais trop, Edvin. Un deuil profond Va désormais attrister ma vieillesse ;
Tu manqueras longtemps à ma tendresse ; Mais tu le veux, dispose ton départ : Songe parfois à mon humble demeure ; Sur ton chemin si tu vois un vieillard,
Songe un moment à celui qui te pleure. » Tous deux longtemps se tinrent embrassés. Olgard enfin s'écria : « C'est assez, Mon cher Edvin ! à la mâle rudesse
D'un vieux soldat sied mal tant de faiblesse. Pars ; comme moi va servir ton pays : Pars ; quelque jour tu reviendras, mon fils. Tu reverras le vallon, la chaumière,
Mon Edvitha peut-être !… mais alors Le vieil Olgard sera parmi les morts Edvin du moins bénira ma poussière. » Dans son silence Olgard retombe. Enfin
Il poursuivit d'une voix altérée : « De ce séjour, tu me l'as dit, Edvin, Un long trajet sépare ta contrée. Aux durs mépris d'une avare pitié
Je ne veux pas que le sort t'abandonne. Je t'un supplie, Edvin… je te l'ordonne, De mon peu d'or emporte la moitié. — Gardez un bien pour moi trop inutile,
Cœur généreux ! Ah ! vous m'avez appris Que le malheur, sans subir le mépris, Peut en chemin rencontrer un asile, Des soins touchants et des hôtes chéris.
Une richesse et plus noble et plus pure Est en vos mains. — Parle, et, je te le jure, Tu l'obtiendras. — Cette écharpe d'un roi De votre sang rougie… — Elle est à toi.
La voici ; prends. — Mon père !… Oh ! de ce gage J'avais besoin pour garder mon courage. Bénissez-moi. » Sur Alfred à genoux Le bon vieillard étend ses mains, et prie.Le bon vieillard étend ses mains, et prie.
Alfred se lève : « Adieu, séparons-nous, Il en est temps. Du jour qui vient de naître Je vois déjà s'agrandir les rayons ; A nos regards Edvitha va paraître.
Dites-lui bien… C'est elle ! Adieu, fuyons. » Et, s'échappant au fond de la vallée, Il disparaît. Edvitha désolée, De son malheur instruite, mais trop lard,
Tombe en pleurant sur le sein du vieillard. Tendre Edvitha ! seul avec ton image, Edvin distrait s'égara tout le jour. Quand la nuit vint, sous l'humide feuillage
Il s'étendit, et reprit son voyage Dès que l'aurore aux cieux fut de retour. Mais, ô surprise ! un sentier le ramène Vers le séjour que la veille il quitta ;
Il reconnaît sur la rive prochaine L'humble cabane où respire Edvitha, Et cet aspect l'attendrit et l'enchaîne. Le fleuve ainsi, de détours en détours,
Toujours fuyant et revenant toujours, Laisse a regret la rive accoutumée, Où l'aubépine et la rose embaumée Charmaient ses flots et parfumaient son cours.
Son cours l'appelle au séjour des orages : Mais en quittant ces bords délicieux, Le fleuve encor se plaît sous leurs ombrages ; A la prairie, aux parfums, aux rivages
Il semble encor murmurer des adieux. Edvin s'écrie : « Est-ce un avis suprême Qui vers ces lieux vient de me rappeler ? Où vais-je, hélas ! L'incertain diadème
Vaut-il le sang qui bientôt doit couler ? Du toit que j'aime, ah ! pourquoi m'exiler ? Cachons mes jours sous le paisible chaume : Fille d'Olgard ! tu les embelliras.
Ces prés, ces bois deviendront mon royaume, Et mes sujets ne seront point ingrats. » Disant ces mots, prompt comme la pensée, Il s'élançait au rivage prochain,
Lorsque d'Ecbert l'écharpe balancée Frappa ses yeux… Ce ne fut point en vain. Son front rougit, incliné vers la terre ; Et jusqu'à l'heure où la nuit solitaire
Revint tomber sur les bois obscurcis, De son aïeul il vit l'ombre royale Qui, d'un pas ferme, à ses pas indécis Ouvrait la roule, et qui par intervalle
Le regardait en disant : « Sois mon fils. »
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