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1801

CHANT DEUXIÈME

Charles MILLEVOYE

La nuit s'avance, et Morgane ravie Dans la vapeur a reconnu Pavie : Le char docile y descend à sa voix. Devant ses pas déjà s'ouvre l'asile

Où d'un sommeil innocent et tranquille Dormait encor l'héritière des rois. Elle frémit de la trouver si belle : « Songes d'amour, enivrez-la, » dit-elle.

Et le rameau doucement agité, Avec lenteur s'abaissant sur la couche Où reposait la pudique beauté, Vient effleurer et ses yeux et sa bouche.

En même temps, les sylphes mensongers Ont caressé de leurs souffles légers La vierge pure, et font jouer dans l'ombre De leurs miroirs les facettes sans nombre :

Le roi des preux, sous mille aspects mouvants, Parait, s'enfuit, et reparaît encore ; Tantôt porté du couchant à l'aurore Sur un coursier non moins prompt que les vents

Tantôt debout sur le char de la guerre, Distribuant les trônes de la terre, Dictant la paix à vingt peuples soumis ; Tantôt aux pieds de la beauté qu'il aime,

Avec son sceptre, avec son diadème, Posant un fer qui manque d'ennemis. Mais sans retour le prestige s'envole ; Et l'on entend ce chant délicieux

S'unir au bruit des luths harmonieux, De la cithare et des harpes d'Éole : L'ombre s'enfuit : la courrière du Jour Va de ses feux colorer le nuage :

Avec l'Aurore et les lis du bocage, Éveille-loi du doux réveil d'amour. Aime et jouis ; le plaisir n'a qu'un jour : Moins fugitive est la fleur printanière.

Dans les bosquets de rose et de lumière, Viens te mêler à nos danses d'amour. Viens d'Obéron charmer le beau séjour : Titania sur son trône l'appelle ;

Un char traîné par la blanche gazelle Te conduira vers son île d'amour. La voix s'exhale et meurt L'aube nouvelle Vient d'Ophélie éclairer le séjour.

Elle s'éveille, et regarde autour d'elle. Et son regard semble étonné du jour. Songes légers, peuple de Sylphirie, Déjà, bornant votre rapide essor,

Vous reposiez au palais de féerie, Que du réveil elle doutait encor. Elle se lève et marche à l'aventure : En noirs anneaux flotte sa chevelure.

Et des soupirs s'échappent de son sein ; Puis, retenant ses plaintes étouffées, Elle s'arrête, et croit dans le lointain Ouïr les sons de la lyre des fées.

Le regard fixe et le sein palpitant, Elle poursuit l'image qu'elle adore ; Elle la voit, et lui parle, et l'entend ; Et dans son cœur s'accroît à chaque instant

L'affreux progrès du mal qui la dévore. Telle, aux rayons d'un soleil enflammé, Du bord des mers quand la jeune Africaine Croit découvrir la pirogue lointaine

Qui lui rendra l'aspect du bien-aimé, Les flots en vain mouillent ses pieds d'ébène La jeune amante, ainsi que le rocher, Reste immobile, et de l'image vaine

Ses longs regards n'ont pu se détacher : La vague enfin la soulève et l'entraîne. Mais des remparts de piques hérissés Au loin s'étend l'arsenal redoutable ;

Les traits sifflants, la flèche inévitable, Des rocs aigus les débris entassés Bordent les murs et les larges fossés, De la cité défense tutélaire.

Des toits d'airain couvrent ces vastes forts, Qui, s'élevant sur le mont circulaire, Du premier choc soutiendront les efforts. De surveillants une élite éprouvée,

Debout, la nuit, aux clartés des fanaux, Se succédait sur la tour élevée, Et tout le jour, à travers les créneaux, De Charlemagne épiait l'arrivée.

Les derniers feux du troisième soleil De son approche éclairent l'appareil. On voit marcher sous la même bannière Ce Richardet et ce jeune Guiscard,

Qui de Renaud, leur invincible frère, Tous deux encor regrettent le départ ; L'ardent Monglave et le fier Angibart, Si redoutés des hordes germaniques ;

Et Théodulphe, orateur et guerrier, Et Lancelot, dont les vieilles chroniques Nous ont transmis les actes héroïques. Ne cherchez plus le vaillant Olivier :

Au champ d'honneur, une lance ennemie De ce héros borna l'illustre vie ; lit le cyprès ombrage son laurier. Roland n'est plus, bien qu'il respire encore :

D'un long amour le funeste poison A désormais égaré sa raison ; Il suit au loin l'ingrate qu'il adore. Quel est le brave, à l'orgueilleux cimier,

Qui près du roi s'avance le premier ? C'est Isambart. Vaincu par la tristesse, En soupirant il songe à son ami, Et sa douleur se rappelle sans cesse

L'adieu cruel dont son cœur a gémi. Quand tout s'élance au signal de la guerre, Triste, et les yeux attachés à la terre, Le seul Ogier se dérobe aux exploits :

« Quoi ! disait-il, regardant son épée, Je combattrais mes amis d'autrefois ! Ce fer sanglant… Dieu ! si ma main trompée… Mais Ophélie !… ô tendresse, ô devoir,

Qui de vous deux aura la préférence ? La mériter, ou ne plus la revoir ! La mériter, c'est ma seule espérance. » Et tout à coup Ogier, se ranimant,

Semble sortir d'un long enchantement. Oh ! que d'instants perdus pour son courage ! Que de. hauts faits dérobés à son bras ! Il en rougit et de honte et de rage,

Et tout son cœur appelle les combats. Tel en sursaut s'éveille le nomade Qui, sans prévoir le matinal départ, D'un long sommeil s'endormit à l'écart :

En haletant il poursuit la peuplade Qui disparaît, et que l'œil incertain Découvre à peine à l'horizon lointain. Ou tel encor, si des meutes ardentes,

A son réveil, l'impatient chasseur Entend déjà les clameurs discordantes Qui du hallier traversent l'épaisseur, En s'accusant de sa molle indolence,

bu lit oiseux aussitôt il s'élance ; Son tube éclate aux rayons du soleil. Hôtes tremblants de la forêt sauvage, Fuyez ses coups, fuyez : un prompt ravage

Va réparer les lenteurs du réveil. De ses guerriers à l'éclatante armure Le roi des preux s'avance environné. Éblouissant de pourpre et de dorure,

Un destrier à la haute encolure Parmi la foule en pompe est amené : C'est Fulgurin. Son pied frappe la poudre ; Son flanc jamais n'a senti l'aiguillon ;

Fier de son maître, il vole, et de la foudre A la vitesse, et le choc, et le nom. Charles revêt la pesante cuirasse, Et fait jaillir l'éclair du bouclier.

Il prend aux mains du fidèle écuyer Les rênes d'or, les ajuste avec grâce, Monte ; et déjà le bouillant Fulgurin S'agite, écume, et tourmente le frein

D'un œil ardent il dévore l'espace ; Les crins dressés et les naseaux mouvants, Il est semblable aux coursiers dont la race Naquit, dit-on, des cavales de Thrace

Que fécondaient les caresses des vents. Pour le combat cependant tout s'apprête. Déjà, non loin du rempart assiégé, Le double camp dans la plaine est rangé.

Les fiers Lombards, Adalgise à leur tète, Pour arrêter l'armée aux larges flancs, Ont déployé leurs formidables rangs. Ils gardent tous un farouche silence ;

Et les Français, en agitant leur lance, D'un chant de gloire entonnent le refrain. Charles, monté sur l'ardent Fulgurin, Parcourt les rangs : sa parole enflammée,

Qui garantit le succès du combat, Fait un héros du plus obscur soldat, Et d'un regard il double son armée. Quelques moments, retenant ses transports,

Des deux partis la fureur est réglée, Et les guerriers s'attaquent corps à corps ; Mais par degrés s'animent leurs efforts ; A chaque instant s'épaissit la mêlée.

Le cimeterre, et la lance, et les dards, La double hache, et les tranchants poignards, Ont varié les coups et les blessures. En pétillant le feu sort des armures.

Le sang jaillit ; plus d'ordre, plus de rangs ; Vainqueurs, vaincus, chefs, soldats, morts, mourants, Tout se confond : la vue épouvantée N'aperçoit plus qu'une masse agitée ;

L'oreille au loin n'entend plus dans les airs Qu'un cri formé de mille cris divers. Le grand monarque au loin se multiplie, Chef et soldat, partout en même temps

Presse ou retient l'essor des combattants : Autour de lui tantôt il les rallie, Tantôt lui-même au plus fort du danger Se précipite, afin que leur courage

Jusques à lui s'ouvre un sanglant passage Et de la mort vienne le dégager. Par les débris la terre est accablée ; L'énorme tour croule démantelée ;

Les murs épais tombent ; en un moment, De paladins une troupe hardie Monte à la fois sur la brèche agrandie, Qu'un fer aigu protége vainement.

En ce désordre, Isambart, intrépide, Va poursuivant la retraite rapide Des ennemis dérobés à son bras. Au sein des murs il pénètre, et les portes,

Tout aussitôt se fermant sur ses pas, Le livrent seul aux nombreuses cohortes. Il va périr. mais il ne tremble pas. Sous un portique il vole et se retranche ;

Le fer luisant de la lance et du dard Vient s'émousser sur son armure blanche, Et de son glaive il se fait un rempart. Mais par degrés faiblit sa main lassée ;

Lors il commence à connaître l'effroi ; A son épouse, à la France, à son roi Il dit adieu du fond de sa pensée. Loin du Caïstre ou des bords du Cydnus,

Tel un beau cygne, égaré dans l'orage, Regrette, hélas ! à l'aspect du naufrage, Le lac tranquille et les fleuves connus. Pour échapper à son destin sinistre,

Il lutte en vain contre le flot des mers : Une heure encore, et l'oiseau du Caïstre Du dernier chant aura frappé les airs. Mais Charlemagne avait suivi sa trace :

Des chevaliers il ranime l'audace ; Les chevaliers, à sa voix rassemblés, D'un bras nerveux levant l'énorme hache Frappent ensemble et frappent sans relâche ;

La porte crie, et ses gonds ébranlés Cèdent bientôt à leurs coups redoublés. La hache en main, ils entrent dans Pavie Où sous le nombre Isambart terrassé

Allait périr, de mille coups percé : Pour Isambart leur présence est la vie. Des assiégés les bataillons épars, Que d'Adalgise entraîne la menace,

Sont accourus de la plaine aux remparts, Et, furieux, ils rentrent dans la place A ta rencontre Adalgise est venu, Noble Isambart ! ses yeux ont reconnu

Le nom de Blanche écrit sur ta cuirasse ; En frémissant il mord son bouclier : « Te voici donc, insolent chevalier, Dont le bonheur me blesse et m'injurie !

De te soustraire à ma juste furie Le fol espoir te pouvait-il flatter ? Époux de Blanche ! ose la disputer. » Disant ces mots, Adalgise en silence

Met en arrêt sa formidable lance ; Il va frapper : Isambart, s'écartant, Échappe au coup de la lance trompée, Et, d'un revers de sa terrible épée,

Sur la poussière à ses pieds il l'étend. En vomissant la menace et l'injure, Sous les débris de sa pesante armure S'est relevé le farouche Lombard.

Ogier soudain, proférant le blasphème, Accourt. La fée abuse son regard. Le fer, présent de son cher Isambart, Brille levé sur Isambart lui-même.

Les paladins s'étonnent ; son ami, Le cœur navré, d'un bras mal affermi, Et pressentant sa triste destinée, Pare les coups de sa main forcenée

En s'écriant : « Frappe ! frappe, cruel ! Bientôt ma mort remplira ton attente. L'ingrat oubli d'une amitié constante Pour moi d'avance était le coup mortel. »

Il est frappé. Son sang coule et bouillonne, Son œil s'éteint, la force l'abandonne, Et de sa bouche après un long effort Sortent ces mots : « Adieu… je te pardonne. »

Le pâle Ogier, dans un sombre transport, Avec fureur l'appelle… Il était mort. Le malheureux, contemplant son ouvrage, Contre lui-même allait tourner sa rage ;

C'en était fait : mais, plus prompt que l'éclair, Charles retient son homicide fer. Alors Ogier semble se reconnaître ; De son délire il sort pour un moment,

Nomme tout bas celui qui fut son maître, Et de ses yeux maudit l'enchantement En soupirant Charlemagne l'embrasse, Et dit : « De moi reçois aussi ta grâce.

Quitte à jamais les drapeaux du Lombard, Et dans ce sang que cette erreur s'efface. C'est à toi seul de me rendre Isambart. » A cette voix touchante et paternelle,

Ogier renaît : son sinistre regard Se lève au ciel, au ciel qui tôt ou tard Punit l'ingrat, et frappe le rebelle. Son désespoir passe dans tous les cœurs :

Absorbés tous dans un sombre silence, Les paladins laissent tomber la lance, Et leur visière est humide de pleurs. Des fiers vaincus le courroux même expire ;

Même Adalgise ému par la pitié, Suspend le cours de son inimitié, Et dans la ville à pas lents se retire. Mais toutefois de cet aspect d'horreur

Morgane encor réjouit sa fureur, Prend le poignard dans le sang qui ruisselle Et l'agitant trois fois : « Certes, dit-elle, Ce fer est sûr ; conservons bien ce fer ;

Pour d'autres coups j'en saurai faire usage. Un rire atroce erra sur son visage, Et dans ses yeux apparut tout l'enfer.

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