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1801

CHANT CINQUIÈME

Charles MILLEVOYE

Quand loin des cieux par la foudre ébranlés De la tempête a fui le char funeste, Les sept couleurs de l'écharpe céleste Rendent le calme à nos bords consolés :

Ainsi la paix ramène dans Pavie L'amour, les jeux, l'espérance et la vie. Les chants du barde et du gai ménestrel Ont du palais déjà frappé les voûtes ;

Pour les héros un brillant carrousel A préparé ses défis et ses joutes. Dans les jardins Ophélie et sa cour Du ménestrel écoutent la romance.

Chaque beauté proclame tour à tour Du grand vainqueur la gloire et la clémence Seule, Ophélie a gardé le silence, Et dans son sein recueille son amour.

Pâle et tremblante, elle croit voir sur elle Tous les regards à la fois s'attacher, Et découvrir la blessure cruelle Qu'à son cœur même elle voudrait cacher.

Pour déguiser son trouble involontaire : « Ce roi puissant, dit-elle, de sa mère A les vertus et n'eut point les malheurs. Berthe jadis vécut pour les douleurs.

Beau ménestrel, sur la lyre d'ivoire, Il m'en souvient, tu nous contas ses maux. Répète-nous la merveilleuse histoire. » Le ménestrel fil entendre ces mots,

Et sa parole enchaîna l'auditoire : « Dans un vallon de bois environné, Prés de Lutéce, une obscure retraite Cachait son toit de mousse couronné.

Un bon vieillard, pieux anachorète, Depuis vingt ans sous ce toit résidait ; Depuis vingt ans, de la Vierge céleste Il desservait la chapelle modeste.

Pauvre lui-même, au pauvre il accordait Quelques secours, et Dieu les lui rendait. S'acheminant vers le saint ermitage, Dès le malin, les habitants du lieu

Venaient offrir au serviteur de Dieu Les fleurs, les fruits et le simple laitage ; Ils répétaient d'une commune voix : « Priez pour nous Notre-Dame des Bois ! »

Et chacun d'eux du pieux solitaire Dévotement allait baiser la croix, Et le missel, et le pieux rosaire. » Une étrangère au timide regard

Vint partager l'asile du vieillard. Cette beauté se disait orpheline ; Et sous le nom, le doux nom d'Azoline, Du bon ermite elle écartait l'ennui,

Servait sa table, ou priait avec lui. Lorsque l'hiver attristait la nature, Au jour tombant, elle chantait parfois La surprenante et tragique aventure

Des trois enfants égarés dans les bois ; Et quand la nuit s'étendait plus obscure, Pour revêtir la veuve et l'orphelin Elle filait et le chanvre et le lin.

Ses chastes mains paraient le sanctuaire, D'un fin tissu voilaient le reliquaire, Et tous les jours, pour la reine du ciel, Des suppliants recevaient en offrandes

Les blonds épis et les fraîches guirlandes, Les fruits naissants et les gâteaux de miel. Oh ! comme alors l'œil charmé la contemple ! Plus d'une fois devant ses traits si doux

On fut tenté de fléchir les genoux : On croyait voir la patronne du temple. » Voilà qu'un soir un grave pèlerin, Arrivé seul de la cité prochaine,

S'avance et dit : « Nous n'avons plus de reine, Et, de la part de notre souverain, Je viens ici déposer pour hommage Cent pièces d'or aux pieds de cette image. »

Ainsi parlant, de la main il montrait La Vierge sainte en son grossier portrait. L'anachorète et la jeune inconnue Se regardaient ; l'étranger continue :

« Jusqu'à ce jour, le spectre du hameau, De la forêt le fabuleux château, L'esprit des bois, le chêne aux sept merveilles, De contes vains ont frappé vos oreilles,

Et mon récit pour vous sera nouveau. » Lors, s'asseyant non loin de la colline, Entre l'ermite et sa belle Azoline, Il conte ainsi la royale douleur :

« Non sans regret, la reine Blanchefleur Se sépara de sa fille chérie. Berthe quitta sa mère et sa patrie. Un diadème et la main d'un époux,

Présents trompeurs, l'attendaient parmi nous. Pour la guider Margiste fut choisie, Cœur ténébreux, monstre d'hypocrisie ; En méditant un projet inhumain,

De notre France elle prit le chemin. Elle s'éloigne, et sa fille avec elle. La jeune Alise, à ses leçons fidèle, De la princesse est le portrait vivant ;

Entre elles deux l'œil hésita souvent. De l'élever au trône de la France L'horrible mère embrasse l'espérance : Aux assassins qui marchent sur ses pas

Elle a de Berthe ordonné le trépas, Et la forêt silencieuse et sombre Ensevelit ce secret dans son ombre, Et d'un faux nom le crime revêtu

Obtint le rang promis à la vertu. Quand l'imposture au trône fut assise, On chercha Berthe, on ne trouva qu'Alise. Son règne affreux, qui démentait son nom,

De Blanchefleur éveillant le soupçon, (Eh ! qui pourrait tromper l'œil d'une mère ?) Elle accourut, perça le noir mystère : Bientôt Margiste expira dans les feux ;

On recueillit ses iniques aveux, Et sa complice, à l'échafaud ravie, Au fond d'un cloître alla cacher sa vie. Depuis ce jour Pepin dans la douleur,

En son palais seul avec Blanchefleur, Pleure la mort d'une épouse ignorée : D'un poison lent son âme est dévorée ; Triste, il succombe à son fatal ennui.

Homme de Dieu ! daignez prier pour lui. » Il parle encore Azoline éperdue Soudain s'écrie : « Aux pieds de votre roi, Bon pèlerin, venez, conduisez-moi.

A ses regrets Berthe sera rendue. — Elle respire ! — Elle est devant.vos yeux L'astre du soir alors blanchit les cieux. Le pèlerin la regarde ; ô surprise !

Dans tous ses traits il revoit ceux d'Alise : « Bonté du ciel ! embrasse ton époux, Berthe ! c'est lui que le ciel te renvoie… » Le saint pasteur versa des pleurs de joie,

Et de son maître il pressa les genoux. Quand de minuit l'étoile radieuse Revint briller sur l'enceinte pieuse, Il consacra ces nœuds touchants et doux.

La sombre nuit achevait sa carrière : Berthe à Pepin conta comment ses pleurs Surent fléchir une main meurtrière, - Comment enfin la Vierge des douleurs

Lui fit ouvrir la porte hospitalière. Au point du jour, son bâton blanc en main, Le bon vieillard de la reine nouvelle Suivit les pas ; mais, le long du chemin,

Il soupirait, songeant à sa chapelle : Le roi, dit-on, le fit son chapelain. Berthe régna, sans en être plus fière ; Dans le palais comme sous la chaumière,

Pour revêtir la veuve et l'orphelin Elle filait et le chanvre et le lin : On la nomma Berthe la Filandière. » De Berthe ainsi répétant les malheurs,

Le ménestrel, sous la verte feuillée, Par ce récit, qu'interrompaient ses pleurs, Charma longtemps la troupe émerveillée. Mais les hérauts ont élevé leur voix :

« Accourez tous bénir les cieux propices, Et déposez le glaive pour la croix, Fiers paladins ! au Dieu maître des rois D'un jour si beau vous devez les prémices.

Marchez au temple. » Et du temple sacré On voit bientôt les vastes galeries Se revêtir de riches draperies ; D'un lin plus pur l'autel est décoré.

A cet autel, où brille l'oriflamme, Le patriarche à pas lents est monté ; Aux assistants ses mains ont présenté Ce pain des cieux, nourriture de l'âme.

L'or d'un nuage enveloppait l'autel, Quand descendit l'ange du sacrifice, Qui transforma dans le pieux calice Le vin mystique en un sang immortel.

Le prêtre enfin aux oreilles charmées Fit retentir l'hymne cher au vainqueur, Et les guerriers répétèrent en chœur : » Louange au Dieu qui conduit les armées ! »

On entendit ce chant religieux Dont un pontife enrichit l'Ausonie, Et dont jadis la sévère harmonie, Sous Périclès, éclatait pour les dieux.

L'orgue y mêla ses sons mélodieux. Charles priait : au pied d'un oratoire, . Humble vainqueur, il prosternait sa gloire. C'était ainsi que le héros pieux

Se recueillait au sein du sanctuaire ; C'était ainsi que le roi de la terre Se préparait le royaume des cieux. On sort du temple, et les lices désertes

Par les héros à l'instant sont rouvertes. Superbe, et jeune en sa maturité, Le grand monarque est assis sous la tente. On admirait sa libre majesté,

Son front serein, sa stature imposante, Et de ses traits la douce gravité. Sur cette foule à sa voix réunie Il dominait : tel aux bois d'Hercynie

L'arbre sacré de ses puissants rameaux Ombrage au loin les robustes ormeaux. L'aigle lui.seul repose sur sa tète ; Plus d'un trophée orne ses bras noueux ;

Et des forêts ce roi majestueux, Qui mille fois affronta la tempête, Protége encor les fêles et les jeux. Non loin siégeaient ce chancelier fidèle,

Cet Archambaut, dont l'œil rapide et sûr Perce des lois le labyrinthe obscur ; Cet Adélard, des sages le modèle ; Cet Albion, dont les sanglants exploits

Furent lavés dans les eaux du baptême ; Ce jeune Ecbert, qui, déchu de ses droits, De loin s'essaye au poids du diadème, Et, s'instruisant sous un maître qu'il aime,

Baise à genoux la main qui fait les rois. Des nobles jeux l'écho par intervalles A répété le prélude guerrier ; Déjà la voix des timides vassales

Chante en ces mots la chanson d'Olivier, Aux faibles sons des légères cymbales : Au doux pays que son ombre aime encor, Dès qu'Olivier jadis reçut la vie,

Pour le doter la fée aux cheveux d'or Lui départit valeur et courtoisie. Ses yeux à peine avaient vu le soleil, Qu'il palpitait au seul mot de victoire,

Et que déjà son innocent sommeil Était troublé par des songes de gloire. De la lueur du glaive menaçant Combien de fois il effraya sa mère !

Combien de fois le héros grandissant Enorgueillit les cheveux blancs d'un père ! A sa merci tombait sur le préau Maint damoisel en mainte cour plénière :

Paraissait-il, devant le jouvenceau Les vieux barons inclinaient leur bannière. Mainte beauté brûla pour lui d'amour ; Il lit rêver plus d'une châtelaine :

A son cimier l'on voyait tour à tour De leurs cheveux flotter l'or ou l'ébène. Terrible alors, contre les plus vaillants Il s'élançait aussi prompt que la foudre ;

Environné de nombreux assaillants, Il les comptait, mais couchés dans la poudre. Advint qu'un jour, jour à jamais fatal, Il s'enfonça dans les vieilles Ardennes :

Là, répandu par un coup déloyal, Son noble sang teignit le pied des chênes. Consolons-nous : il est vivant encor ; Le paladin fut cher à la sylphide,

Et, sur son char, la fée aux cheveux d'or L'a transporté vers l'heureuse Atlantide. A ces accents, des clairons et des cors Ont succédé les éclatants accords.

On a baissé l'importune barrière. Un cri s'élève : « Honneur aux fils des preux ! » C'est le signal ; et bientôt la carrière A disparu sous l'escadron poudreux.

Troublant soudain la belliqueuse fête, A la barrière un.inconnu s'arrête. Un coursier noir porte ce chevalier ; Noir est son casque et noir son bouclier ;

Sur sa cuirasse on lit ce mot : Vengeance ! Vers Charlemagne, intrépide, il s'avance, Et dit : « C'est loi que j'ose défier ; Toi ! » Du héros la terrible Joyeuse

Frémit déjà sous sa main furieuse. Il est debout. S'empressant à la fois, Les paladins allaient punir l'audace Du discourtois dont faîtière menace

Se mêle aux jeux des paisibles tournois. Charles retient leur fureur vengeresse : « C'est à moi seul que le défi s'adresse, Leur a-t-il dit. Je veux bien déroger

Jusqu'à soumettre un obscur étranger : De cet honneur il est digne peut-être. Malgré son casque et son noir écusson, A sa valeur je saurai le connaître,

Ou dans la poudre il me dira son nom. » Sur Fulgurin à ces mots il s'élance. La rage au cœur, le farouche inconnu Pique des deux, serre sa forte lance ;

Mais sans plier Charles a soutenu De cet assaut l'horrible violence. Autour de lui la terre en a tremblé, Et l'assaillant est lui-même ébranlé.

Tous deux alors, d'une voile soudaine, Semblent se fuir, et du bout de l'arène Plus menaçants reviennent… Tel le flot, Longtemps battu par le vent des orages,

En écumant se retire, et bientôt D'un nouveau choc ébranle les rivages. De l'étrier perdant l'utile appui, Le forcené cède à l'atteinte affreuse,

Et de sa tête il frappe malgré lui Du noir coursier la croupe vigoureuse. Il va tomber : le royal paladin, Noble vainqueur, le protége avec grâce,

Et, lui tendant une loyale main, Retient sa chute et prévient sa disgrâce. Jetant sa lance, il dit : « Fier étranger, De cet essai mon âme est satisfaite ;

Je t'ai sauvé l'affront de la défaite : En t'éloignant fuis un nouveau danger. — Non, répond-il avec un cri de rage, Je ne veux point de ta vaine pitié ;

Je veux ton sang, du mien fût-il payé. Victoire ou mort ! qui m'épargne m'outrage. Victoire ou mort ! je suis prêt ; défends-toi ; C'est un combat et non plus un tournoi. »

Alors commence une attaque nouvelle. De leurs coursiers tous deux sont descendus Le cimeterre en leurs mains étincelle ; Les coups fréquents, ensemble confondus,

Tout à la fois sont portés et rendus. L'acier tranchant des lames aiguisées Frappe à grand bruit les visières brisées ; L'éclair jaillit des mailles, des plastrons :

Aux champs d'Etna, tel et moins prompt encore L'ardent marteau des nerveux forgerons A coups pressés bat l'enclume sonore. Du chevalier le fer vole en éclats ;

Mais le poignard préparé pour son bras A remplacé le large cimeterre. Le front royal vient d'en être effleuré ; Le sang jaillit de ce front révéré

Où sont écrits les destins de la terre. A cet aspect, les pâles chevaliers Poussent des cris, frappent leurs boucliers. Rassurez-vous, élite généreuse !

De votre roi l'insolent agresseur Est étendu dans la lice poudreuse : Déjà du fer la pointe est sur son cœur. « Relève-toi, lui dit Charles. Vengeance

Fut ta devise, et la mienne est Clémence. Je le fais grâce. — El moi, je me punis, Dit le vaincu ; nos débats sont finis. Voici l'instant qui nous réconcilie :

Demain, demain nous serons réunis. » Il meurt… C'était le frère d'Ophélie.

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