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1801

BELZUNCE

Charles MILLEVOYE

Sous l'azur d'un beau ciel, d'olives couronnée, Marseille s'élevait puissante et fortunée. Le Commerce, autour d'elle étendant ses liens, Couvrait de ses trésors les flots lyrrhéniens ;

L'œil fixé sur les mers, il espérait encore. Ces vaisseaux enrichis des présents de l'aurore, Ils approchent… Craignez leur abord désastreux ! Et la Peste et la Mort voyagent avec eux.

Déjà l'oiseau des mers loin de la rive impure Fuit en poussant des cris de lamentable augure ; Les tintements égaux de l'airain solennel Frappent au loin les airs de leur lugubre appel :

Et le peuple est tranquille ! Au sein de ses murailles Il compte les trésors et non les funérailles ! Un seul homme aux périls de la sécurité Opposait de son art la vaine autorité :

« Malheureux ! criait-il, par quel fatal délire Douter obstinément du mal qui vous déchire ? Que diriez-vous enfin, si, m'immolant pour vous, Je vous forçais de croire à l'horreur de ses coups ? »

Il dit ; et le scalpel. sous la main qui le guide, Interroge la Mort aux flancs d'un corps livide : La Mort répond. Déjà le monstre empoisonné Révèle sa présence au peuple consterné ;

Et le noble martyr, qu'un prompt tourment dévore, Dit à ce peuple : « Eh bien ! douterez-vous encore ? » Les yeux s'ouvrent alors : toute une ville en deuil Se réveille éperdue au bord de son cercueil.

Avez-vous quelquefois, alors que les orages Annoncent aux vaisseaux l'approche des naufrages. Entendu ces bruits sourds par degrés redoublés, Ces confuses clameurs des matelots troublés ?

Du peuple dans l'effroi telle est la voix plaintive. Les trésors d'Orient sont épars sur la rive ; Le noir cordage flotte à demi détendu ; Et l'avide marchand, interdit, confondu,

Regardant sa richesse avec indifférence, Borne ses longs calculs et sa longue espérance. La pompeuse cité n'offre plus au regard Qu'un peuple de mourants à l'œil creux et hagard.

Leur langue desséchée aux accents se refuse ; Leur esprit incertain, qu'un vain prestige abuse, Ne voit plus qu'à travers un voile ténébreux ; Et, jusqu'à la douleur, tout est songe pour eux.

La douleur cependant provoque, aigrit sans cesse De leurs nerfs inquiets l'irritable faiblesse. Ceux-ci du coup fatal tombent frappés soudain, Ceux-là vont au cercueil par un plus long chemin :

L'un sur le bord des eaux avec effort se traîne ; L'autre . égaré, tantôt mord la poudreuse arène, Tantôt ronge en huilant ses bras défigurés Que le brûlant ulcère a presque dévorés.

De citoyens armés une inflexible chaîne Autour des murs s'étend, par devoir inhumaine. Prêt à tonner, le bronze est tourné vers le port, Et la Mort se présente à qui veut fuir la Mort.

La Consternation, immobile et glacée, Reste, sans souvenir, sans plainte, sans pensée : Le port désert, plongé dans un calme effrayant, N'entend plus ni les cris, ni le marteau bruyant ;

Les temples sont fermés : dans ces douleurs publiques, Des saints sur les autels on voila les reliques ; Le cierge consacré cessa de s'allumer, L'hymne de retentir, et l'encens de fumer.

Voilà donc ces remparts si fameux d'âge en âge, Ce sol des troubadours, dont le ciel sans nuage Semblait du ciel romain répéter les splendeurs ! Où sont, fille des mers, tes antiques grandeurs ?

Où sont ces nautoniers de qui la foule active Appelait le regard de l'Europe attentive ? Émule de Sidon et rivale de Tyr ! Le dévorant oubli s'apprête à t'engloutir.

En vain, pour te fonder, la brillante Ionie Endurcit aux travaux sa molle colonie ; En vain Rome et César peuplaient tes murs fameux : Comme eux tu t'élevais, tu vas tomber comme eux ;

Tu vas joindre au tombeau Babylone et Carthage. Un jour, le voyageur égaré vers ta plage, Sur ton havre isolé jetant un œil surpris, Demandera Marseille à ses muets débris.

Ainsi Jérusalem, à Dieu longtemps si chère, Quand sur elle eut soufflé le vent de la colère, Croulant sous le fardeau de ses calamités, Tomba, dans un moment, du trône des cités ;

Et du prophète-roi l'héritière divine Emplit tout l'Orient du bruit de sa ruine. Mais voilà que, du ciel sur la terre envoyé, Apparaît tout à coup un ange de pitié :

C'est Belzunce. Les cris de Marseille plaintive Ont averti de loin son oreille attentive ; Il accourt, on s'écrie : « Où portez-vous vos pas ? Fuyez, fuyez la mort ! — Non, je ne fuirai pas.

Qu'une indigne frayeur lâchement me retienne ! Non ; ce peuple est mon peuple, et sa vie est la mienne : Ma place est là, j'y cours ; auprès de son troupeau Le pasteur attendra l'homicide fléau. »

Ses ordres à l'instant rouvrent le sanctuaire ; Le peuple avec ferveur l'escorte vers la chaire, Et s'arrête, saisi d'un saint frémissement. Belzunce devant Dieu se recueille un moment ;

Et, les .yeux attachés sur la croix symbolique, Fait entendre en ces mots sa voix évangélique : « Aux clous de cette croix l'Homme-Dieu vint s'offrir. Que son exemple au moins nous enseigne à souffrir !

Adorez avec moi la volonté céleste ; Humbles de cœur, prions : le ciel fera le reste. » Il dit ; vers le Très-Haut la prière a volé ; Le malheureux qui prie est déjà consolé.

Cependant le prélat, dans ce désordre extrême, Où l'effroi du péril double le péril même, Au-devant du trépas marche sans s'émouvoir, Et rend autour de lui la vie avec l'espoir.

Il ouvre à la douleur un asile propice ; Son auguste palais se change en humble hospice. Les lits nombreux du pauvre, alignés tristement, Désormais de ces lieux sont l'unique ornement ;

Et tout l'or qu'enfermait l'opulente demeure Partout s'offre aux besoins du malade qui pleure. Saint prélat ! Dieu te garde un bien plus précieux : Ta noble pauvreté doit t'enrichir aux cieux.

Trois sages, qu'a nourris l'Épidaure nouvelle, A son zèle pieux joignent leur docte zèle : Avec eux il pénètre au fond des noirs réduits Où veille la douleur dans la longueur des nuits,

Et présente au mourant qu'un feu secret consume Du breuvage ordonné la propice amertume. De l'homme qui s'éteint il recueille les vœux, Les derniers repentirs et les derniers aveux ;

Il lui rappelle, à l'heure où l'espoir l'abandonne, Que le Dieu d'Israël est le Dieu qui pardonne ; Et, fidèle soutien, guide ses faibles pas Vers ce jour immortel qui commence au trépas.

Des terrestres liens lorsque ses mains sacrées S'empressaient d'affranchir les âmes épurées, A de tristes devoirs sacrifiant leurs jours, Des hommes généreux dérobaient aux vautours

De tant d'infortunés la dépouille mortelle. Intrépide Mouslier ! infatigable Estelle ! Rose, toi qu'on a vu tenir du même bras La bêche funéraire et le fer des combats !

Et toi qui, signalant ton zèle magnanime, Pour servir le malheur brisas les fers du crime ! Vous tous, dignes appuis d'un prélat révéré, Que votre nom du sien ne soit point séparé !

Mais, malgré leurs efforts, l'ardente maladie Redouble les progrès de son vaste incendie. Prêtre saint ! de tes doigts glacés d'un froid mortel Tombe la pure hostie aux marches de l'autel.

Élève d'Hippocrate ! au lit de la souffrance Tu n'iras plus porter la dernière espérance : L'hydre affreuse te lance un farouche regard, Et se venge sur loi des bienfaits de ton art.

Ici, l'œil attaché sur les plaines profondes, Expirent ces nochers, vieux habitants des ondes ; Là meurent ces guerriers qui, perdant leur trépas, Sont renversés sans gloire et vaincus sans combats.

Au chevet d'un ami l'ami s'assied et pleure ; L'égoïste au cœur dur s'enferme en sa demeure ; Là, privé de soutiens, il meurt triste, isolé : Il ne consola point, et n'est point consolé.

Au corps glacé d'un fils la mère en son délire S'attache, et doit la mort au venin qu'elle aspire Le vieillard oublié, sur sa couche étendu, Appelle, appelle encore, et n'est point entendu !

Le frère évite un frère : en leur effroi barbare, Loin de les réunir, le malheur les sépare. Plus de pitié ! chacun ne connaît plus que soi : Vivre est l'unique bien, vivre est l'unique loi.

Le fils, sans redouter la céleste colère, Livre aux pieds du passant le cadavre d'un père. Le mourant qui gémit sur le seuil est traîné ; Et sous un toit connu si quelque infortuné

Cherche pour un instant à reposer sa tète, Il trouve à l'écarter une main toujours prête, Ne voit pas un ami qui l'ose secourir, Et, repoussé partout, ne sait plus où mourir.

Cependant le fléau, s'arrêtant au rivage, N'a point enveloppé dans le commun ravage Ces pâles criminels aux travaux condamnés, Sur le banc d'infamie à jamais enchaînés.

Langeron vient, et dit : « Courez par vos services Mériter de Marseille un terme à vos supplices ; Soyez libres ! » Soudain leurs fers sont détachés. Mais, à l'aspect des morts dont ces lieux sont jonchés,

Des terreurs du trépas leur âme est poursuivie : Leur vie est un tourment, mais c'est encor la vie ; Et déjà, regrettant les maux qu'ils ont soufferts, Tous ensemble à genoux redemandent leurs fers.

Allez, dit Langeron, vieillissez sur vos rames ; Laissez ces nobles soins à de plus nobles âmes ! » Il parlait. Rose accourt ; la bêche arme sa main. Parmi les flots du peuple il se fraye un chemin :

« Timides citoyens, dignes de vos misères ! Songez-vous que ces morts sont vos fils, sont vos pères ? Devant leurs corps glacés vous reculez d'effroi ! Qui creusera leur tombe ?… Eh bien ! ce sera moi. »

De la bêche, à ces mots, il frappe le rivage.- Son exemple a du peuple exalté le courage ; De tous les citoyens les bras lui sont offerts. Les forçats entraînés renoncent à leurs fers ;

Une seconde fois les chaînes sont brisées, Sous les rapides coups mille tombes creusées Réunissent les morts dans leur dernier séjour : Et le soir ne vit point les désastres du jour.

Mais quel son vient frapper mon oreille attentive ? Muse de la douleur ! ta voix douce et plaintive Prélude-t-elle au chant des dernières amours ? L'aimable Florestan et la jeune Selmours,

Nourris du même lait et nés à la même heure, Tous les deux élevés dans la même demeure, Sous l'œil de leurs parents confidents de leurs feux, D'un vertueux amour avaient serré les nœuds.

Déjà depuis trois jours ils comptaient vingt années ; Déjà se préparaient les noces fortunées… Selmours à ces apprêts souriait tristement. Regardant tour à tour sa mère et son amant,

Le cœur gros de soupirs, je ne sais quel présage D'un voile d'infortune obscurcit son visage, Et des pleurs en secret s'échappent de ses yeux. Hélas ! ce n'étaient point ces pleurs délicieux,

Trésor d'une âme aimante et de bonheur remplie : Car le bonheur lui-même a sa mélancolie ; Mais ces pleurs douloureux qui, toujours plus amer :., Semblent nous annoncer quelque prochain revers.

Le frisson de la crainte en ses veines circule : Dans son trouble elle a cru (tout cœur tendre est crédule), Elle a cru reconnaître à des signes certains Qu'un triste événement menace ses destins.

La veille,.à ses regards, l'oiseau des funérailles Est venu se percher sur le haut des murailles, Et les longs sifflements de sa lugubre voix Au sein de la nuit sombre ont retenti trois fois.

Elle instruit de sa crainte une mère qui l'aime, Sa mère la rassure, et frémit elle-même. Vain fantôme, qu'enfante et que nourrit la peur, Vague pressentiment, tu n'étais point trompeur !

Le mal contagieux, qui d'heure en heure augmente, Accable au même jour et l'amant et l'amante. De bonheur et d'espoir quand tout rit autour d'eux, Sous l'atteinte mortelle ils vont périr tous deux.

Qu'au retour des zéphyrs deux jeunes hirondelles Dans leur joyeux essor entrelacent leurs ailes, Le ciel semble sourire à leur hymen heureux ; Mais, aux rayons du jour, quand leur vol amoureux

Dans le vague des airs mollement se balance, Du tube meurtrier si le plomb qui s'élance Les atteint, plus d'hymen ! on voit en un instant Tomber du haut des cieux le couple palpitant.

Telle est des deux amants la noire destinée. Pour éclairer ta fête, ange de l'Hyménée, Devais-tu n'allumer qu'un flambeau sépulcral ? Un linceul… tel est donc leur voile nuptial !

Ces amants, dont la voix ne pouvait plus s'entendre, S'adressaient en silence un adieu triste et tendre, Et, nés au même instant, ils demandaient aux cieux Que dans le même instant la mort fermât leurs yeux.

Belzunce étend ses mains sur leur front qui s'incline, Atteste de l'hymen la majesté divine, Leur promet dans le ciel de saints embrassements ; Et l'autel de la mort a reçu leurs serments.

Belzunce ému s'éloigne : enflammé d'un saint zèle, Il se montre partout où le danger l'appelle ; Partout où le fléau semble le plus affreux, Il vole, et ses secours sont au plus malheureux.

Quand Moïse, aux regards de la foule tremblante, Franchit du haut Horeb la cime étincelante, Israël éperdu, prosterné devant Dieu, A son libérateur disait un long adieu :

Telle, autour de Belzunce, une foule éplorée Recommandait au ciel cette tête sacrée. Peuple, cesse ta plainte, et sors de ton effroi ; Le ciel veille sur lui pour qu'il veille sur toi.

Sous l'aile du Seigneur, le prélat vénérable Dans le commun fléau demeure invulnérable. Enfin, sous tant d'efforts il se sent accablé ; De succomber trop tôt lui-même il a tremblé.

L'intrépide nageur qui sur les noirs abîmes A déjà ressaisi de nombreuses victimes, Vers d'autres malheureux par le flot menacés Se précipite, lutte, étend ses bras lassés,

Les saisit Mais, hélas ! sans force et sans haleine, Pourra-t-il parvenir à la rive lointaine ? Tel est Belzunce. Au ciel sa grande âme eut recours : « Dieu, laissez-moi pour eux vivre encor quelques jours !

Et nous, que l'anathème a choisis pour victimes, Nous, pécheurs, qui portons la peine de nos crimes, Essayons d'émousser les flèches du courroux ; Mettons la pénitence entre la mort et nous.

Peuple, suivez mes pas ! » Et la foule troublée Autour de lui se presse, en désordre assemblée. Il était nuit. Belzunce, en ces pieux instants, Humble et le cou pressé du nœud des pénitents,

Le pied nu, l'œil au ciel, marche autour des murailles ; A voix basse entonnant l'hymne des funérailles. De pâles citoyens, cortége peu nombreux, Consumant leur faiblesse en efforts douloureux,

A peine supportaient d'une main affaiblie Les flambeaux défaillants, image de leur vie. Lorsque, devant leurs pas, l'asile sépulcral Offrit ses humbles croix et son tertre inégal,

Leur chant religieux bénit la poudre sainte Des ossements blanchis, épars dans son enceinte ; Et la nuit répéta les ténébreux accords Des mourants qui priaient sur la cendre des morts.

De ce chant consacré les tombes retentirent ; La terre s'en émut, et les cieux l'entendirent. On dit même qu'alors l'ange mystérieux Qui s'assied aux confins de la terre et des cieux,

Laissant un sillon d'or sur sa route étoilée, Descendit lentement, et, la face voilée, Recueillit les soupirs, et, saint médiateur, Les porta sur son aile aux pieds du Créateur.

Faveur soudaine ! il luit, le jour de la clémence : L'Éternel fait un signe, et le pardon commence. Le peuple, libre enfin du fléau destructeur, Embrasse les genoux de son libérateur,

Le porte vers le temple, et, par un juste hommage, Bénit le Tout-Puissant dans sa vivante image.

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