Skip to content
1871

UN VIEUX PRUSSIEN À UN JEUNE CONSCRIT

Albert MILLAUD

« O meine liebe Karl écoute, Écoute et ne sois point surpris. Ça ne fait plus l'ombre d'un doute, Nous allons entres dans Paris.

» J'y suis entré déjà moi-même En mil huit cent quinze autrefois. C'est un songe ! c'est un poëme ! Ouvre l'oreille : écoute et vois.

» A quelques pas des Tuileries Je te mènerai, pour régal, Tout d'abord, voir les galeries De bois, dans le Palais-Royal.

» Sous ces arcades colossales Qui s'ouvrent sur des frais jardins, Nous fumerons quelques cigales En observant les muscadins.

» Nous y verrons, lèvre mi-close, des femmes chanter sans émoi Sur la harpe : « Bouton de rose ! Tu seras plus heureux que moi !

» C'est un air qu'on chante en famille, Après quoi tu visiteras L'éléphant noir de la Bastille : — Il est en bois et plein de rats !

» Nous verrons encor d'autres femmes A Tivoli, bal vénéré. Ah ! quels cancans nous y pinçames Avec la reine Pomaré !

» Cherchant des loisirs moins folâtres, Nous irons, si ça t'est égal Voir jouer dans les grands théâtres Les ouvrages de Lancival.

» Je me souviens de quelque bribe Des vieilles chansons qu'inventait A cette époque, un nommé Scribe, Jeune écrivain qui promettait.

» Tes souliers sont très ridicules : Nous irons donc chez Sakowski, Et nous verrons aux Funambules Travailler madame Saqui.

» Nous ferons avec du champagne Chez Ramponneau plus d'un festin, Et nous irons à la campagne Par le coucou du Plat-d’étain.

» Tu verras, ô jeune recrue, Tu verras certaine beauté Que je courtisais dans la rue Du Doyenné… O volupté !…

» Amours ! voluptés et rasades ! C'était le deux août ! Je m'entend… — Nous sommes dix-sept camarades Qui pouvons tous t'en dire autant… »

— Ainsi parla la vieille bête… Le jeune conscrit, tout surpris, Répondit à la chansonnette En tendant le doigt vers Paris :

» Et ce rempart qui nous menace, Et ces canons qu'on voit là-bas, Et qu'on charge par la culasse, Sergent, tu ne m'en parles pas !

» Et ces marins au tir habiles, Ces clous perçants, au fer pointu, Et ces gardes, et ces mobiles, Dis-moi, soldat, t'en souviens-tu ?

» Dans l'histoire que tu m'as faite, Tout cela n'est donc pas compris ? — C'est vrai, reprit la vieille bête, On m'a changé mon vieux Paris ! »

Cookies on Poetry Cove

We use cookies to remember your language preference and — only with your consent — to learn how Poetry Cove is used. You can change your mind any time.