L’Océan mugit et palpite Dans le vaste abîme des eaux, Et plus largement et plus vite Les fleuves courent vers les flots ;
Du fond de la mer haletante Sortent de longs mugissements, Avec ces râles d’épouvante, Ô mer, pleures-tu tes enfants ?
Racontes-tu, mère géante, Comment tes fils des premiers jours Ont soulevé leur chair vivante Dans les éléments en amours ?
Comment, dans les chaleurs énormes, Parurent les étranges formes Des monstres effrayants et lourds ? La mer monte, le flot s’élève ;
C’est l’heure où s’éteint le couchant, L’heure de la nuit et du rêve Où parlent les flots et le vent. D’hier ou bien des jours sans nombre,
Voici tout le passé dans l’ombre, Tout, sans cesse, se transformant. Voici la terre à son aurore, Ainsi qu’un soleil flamboyant ;
Sur le cratère ardent encore, Le premier archipel flottant, Qui, sous la noirâtre buée, Entre la flamme et la nuée,
Émerge pour l’effondrement. Comme au four du potier l’argile, Les monstres au granit pareils, Les rochers, le sable fragile,
Fondent, redevenant vermeils ; Les océans, coupes trop pleines, Se versent, recouvrant les plaines ; Tous les cratères sont soleils.
Enfin la plante ouvre la terre Et les grands monts sont soulevés, Jetant sur le fauve repaire Leurs abîmes bouleversés.
Tout se dévore ! êtres et mondes Emplissent de gueules immondes Les continents bouleversés. Enfin, les éléments s’apaisent ;
Le sol mouvant peut s’affermir. Dans les tourmentes qui se taisent, Des races vont croître et mourir. À peine si, parfois encore,
On voit à quelque rouge aurore Les vieux rivages s’engloutir. Comme sur le hêtre ou le chêne, Par anneaux on compte les ans,
Le sol a la trace lointaine De tous ces profonds changements. Toujours, toujours les vastes ondes, Les antres, les forêts profondes,
Fourmillent d’êtres dévorants. Cependant, à chaque naufrage, Le progrès grandit lentement ; Et toujours on va d’âge en âge
À quelque épanouissement. On n’est rien que la brute humaine ; Mais la race haute et sereine Aura son accomplissement.
Avant que la terre ne meure, L’homme qui nous succédera Transfigurera sa demeure ; La nature le servira.
Ère de héros, de poètes, Pour eux, au milieu des tempêtes, Tout élément travaillera. Les gouttes d’eau sont bien des mondes,
Elles ont leurs monstres flottants. Qui connaît leurs aurores blondes ? Qui sait leurs combats de géants Et les splendeurs que la nature
Prodigue dans la moisissure Qui leur forme des continents ? Grondez, grondez, flots monotones ! Passez, passez, heures et jours !
Frappez vos ailes, noirs cyclones ! Ô vents des mers, soufflez toujours ! Emportez, houles monotones, Hivers glacés, pâles automnes,
Et nos haines et nos amours !
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