Ce soir, du pis gonflé des rennes, par trois fois, Le sang, au lieu du lait, a jailli sous mes doigts : J'ai frémi d'espérance à ce riant présage ! Certes, la mort attend le vieil homme au passage ;
Gravissant neige et roc, guettant à l'horizon Un filet de fumée au toit de sa maison, Lui-même il tend le cou sous la hache levée, Et son dernier retour n'aura pas d'arrivée.
Grâce ! J'entends son cri ! Fils ! me frapperas-tu ? Quoi donc ! Il parle encore ?
Oh ! je meurs ! Il s'est tu. Son chef tombe, ressaute, et roule par secousses, Lutte, accroche ses poils aux ronces, mord les mousses,
Lapidé d'un torrent de pierres qui le suit, Et tandis qu'il emporte aux gouffres dans la nuit La suprême clameur qu'un prompt silence abrège, Le tronc décapité saigne en haut sur la neige !
Réjouis-toi, mon sein ! tu ne serviras plus De couche humiliée au lourd dormeur perclus. Il est mort, son baiser stérile, aux lèvres blanches ! Et mes flancs fécondés élargiront mes hanches,
Fiers de porter, vivace et frappant de grands coups, Un mâle, où revivra le beau tueur de loups ! Chaud du meurtre de l'autre, il vient, le nouveau maître : Il voit ses champs de neige où ses rennes vont paître ;
Il enjambe sa douve, il tire le barreau De sa porte. Salut, mon Agnar. — C'est Snorro ! Femme ! Ce jour fut bon pour le pêcheur des côtes. Qui donc jeta son râle aux solitudes hautes ?
Mon panier s est rompu, mais la proie est dedans ! Ah ! ah ! le chef barbu, le morse aux longues dents, Croyait fuir le harpon qu'une corde ramène ; J'ai hissé par son cou la bête à face humaine !
Maintenant, mon vieux chien m'a léché sur le seuil ; Je m'assieds sous mon toit ; l'âtre me fait accueil ; J'ai chaud ; je vois tes yeux pleins de ton âme franche ; Et Snorro satisfait rit dans sa barbe blanche.
Quand le pétrel se plaint dans l'espace endormi, Parfois l'écho trompé croit qu'un homme a gémi. Levé d'orge et de miel, le suc brun de la baie Fait que l'œil se rallume et que le cœur s'égaie ;
Je viderai vingt fois la tasse de bouleau ! L'antique hiver transmue en glace toute l'eau Pour qu'aux liqueurs de feu l'homme garde ses lèvres. Verse, femme ! le vin m'emplit de jeunes fièvres
Et son flot répandu brunit mes poils grisons. On compte mal les ans dans le Nord sans saisons Comme on voit peu les plis d'une mare dormante, Et le sang n'est pas vieux qui dans mon cœur fermente !
Tu t'abuses, vieillard glacé, dans la boisson. Le violent geyser couve sous un glaçon ! L'âge a pétrifié l'eau vive et le bitume. Non, femme aux yeux plus chauds cent fois que de coutume !
Et sache qu'en buvant j'ai formé le dessein De semer cette nuit ma race dans ton sein. La louve concevra, mais d'un loup plein de force. Parfois un rameau vert sort d'une vieille écorce !
Dors plus loin ton sommeil par l'ivresse épaissi. Pourquoi Snorra, ce soir, m'est-elle rude ainsi ? Veut-elle qu'on la prie et qu'on la complimente ? Toi qui fus d'un vieillard la compagne clémente,
Comme la polémoine au flanc du glacier dur Pour parfumer la neige ouvre sa fleur d'azur ; Gardienne au cœur zélé des celliers économes, Qui fermes ton vadmel aux yeux des jeunes hommes,
Et n'ouvres point l'oreille à leurs propos hardis, Femme ! un fils te naîtra de moi, je te le dis ! Afin qu'aux jours prochains, où, sans regard ni forme, Il faudra qu'en Un lit solitaire je dorme,
Tu baises sur un front de ta vue ébloui L'image de l'époux que tu n'as point trahi ; Et que l'enfant, vivant retour d'une âme absente, Fidèlement te paie en tendresse innocente
L'amour candide, et sûr, beau comme un jour vermeil, Dont rêvera le père en son obscur sommeil !
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