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1876

La Fille Du Domn

Catulle MENDÈS

Les Mogols sont entrés dans les marches dalmates. L'air roule une vapeur opaque d'aromates A cause des forêts dont on a vu, trois jours, Les arbres résineux fumer sous les cieux lourds ;

Et la plaine est en feu, vignes, blés et sésames, Car les diables mogols aiment les grandes flammes. Entre l'aïeul assis dans les cendres du toit Et les petits-enfants mi-nus qui n'ont plus froid

Malgré le temps prochain des rafales d'automne, Le vaincu voit d'un œil où la douleur s'étonne L'incendie allumé par des torches de pin Lui vendanger sa vigne et lui cuire son pain.

Aux cavaliers de l'Est, mangeurs de viandes crues, Qui vinrent comme roule un fleuve au temps des crues, Éliache, le Domn des Dalmates, n'a pu Résister, mur branlant par d'anciens chocs rompu.

Maintenant le vieux chef tremble dans sa demeure, Non pour lui (que peut-il craindre, pourvu qu'il meure ?) Mais pour sa fille, enfant pareille aux fleurs de lin. « Elle était le débile appui de mon déclin,

Et son trépas fidèle, hélas ! suivra ma perte ! » Tel ce chêne tombé songe à sa branche verte. Or un guerrier mogol, soudain, sans compagnon, Paraît devant le Domn et dit : « Sais-tu mon nom ?

Je suis le Khan, seigneur de plus de têtes franches Que ton champ n'eut d'épis et ta forêt de branches. Fermes dans le vallon, maisons dans la cité, Tes richesses étaient grandes, en vérité !

Mes guerriers ont pillé la maison et la ferme. Tes sept fils étaient beaux, d'un cœur fort, d'un bras ferme, J'avais sept chiens : ce fut un corps pour chaque chien. Mais, moi, qu'ai-je gagné dans la bataille ? rien.

Donc il est fort heureux que ta fille soit belle. Fais-la venir. — Jamais ! — Je suis le maître : appelle

Ta fille. — Elle est si jeune ! — Obéis. — Dix-sept ans ! »

Et le Domn se prosterne, et supplie, et longtemps Pleure sur les genoux que son bras faible entoure. Parfois, comme cherchant quelqu'un qui le secoure, Il jette des regards furtifs autour de lui ;

Mais les braves sont morts et les lâches ont fui. « Ta fille ! crie encor le Khan mogol, appelle Ta fille, ou mes dix doigts à ton gosier rebelle Arracheront un cri qui la fasse accourir ! »

Pendant qu'il parle, on voit une porte s'ouvrir. Le seuil s'éclaire. Ayant derrière lui l'espace, Les bois, les monts, le ciel où l'oiseau libre passe, Et lumineux comme un divin justicier,

Quelqu'un est là, debout, dans un habit d'acier, Appuyant les deux poings sur le bois d'une hache. « Je suis le champion de ta fille, Éliache ! — Qui ? toi ? » dit le Mogol, et vers cet inconnu

Il bondit, en grinçant des dents, le glaive nu. Alors l'air retentit du fracas des armures. Le tonnerre des coups se prolonge en murmures. Puis les rivaux froissant entre eux l'acier bombé

S'enlacent. Un cri part. L'un des deux est tombé. Le Khan lui met le pied sur le ventre, le glaive Dans la gorge, et, d'un coup de gantelet, soulève La visière.

O stupeur : une femme, une enfant ! Son sang (le tien, vieux Domn !) bouillonne en l'étouffant, Et dans ses yeux éteints, seule, une larme brille. « Père, dit-elle, adieu. J'ai sauvé votre fille. »

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