Quand sur le boulevard je vais flâner un brin, Combien de fois j’entends, sans mourir de chagrin, Deux messieurs décorés, qui semblent fort capables, Causer, en se faisant des sourires aimables.
Comment, c’est vous ? Par quel hasard ? Et la santé ? Pas mal, et vous ?
Merci, très bien. Quel temps superbe ! S’il peut continuer, nous aurons un été Magnifique !
C’est vrai. Demain je vais à l’herbe ! Dans ma propriété. C’est le moment, tout part.
Oui. — Chez moi les lilas ont un peu de retard ; Le fond de l’air est sec et les nuits sont très fraîches. Voici la lune rousse. Aurez-vous bien des pêches ? Oui — pas mal.
Quoi de neuf, en outre ? Rien. Madame Va bien ?
Un peu grippée. Oh ! par le temps qui court, Tout le monde est malade. — Avez-vous vu le drame De Machin ?
Moi ? — non pas — Qu’en dit-on ? Presque un four. Ce n’est pas assez fait au courant de la plume. Ce n’est point du Sardou. Très fort, Sardou !
Très fort ! Machin s’applique trop. C’est bon dans un volume, On y remarque moins le travail et l’effort ; Mais au théâtre il faut écrire comme on cause.
Moi je reprends Feuillet. En voilà, de la prose ! Quant à tous les faiseurs de livres d’aujourd’hui Je m’en prive. — Je n’ai plus l’âge où l’on peut lire Beaucoup ; et mon journal suffit à mon ennui.
Le journal… et… le sexe !… — Ils ont ce petit rire Par lequel on avoue un vice comme il faut. — Et la table ?
Oh ! ça non. — Je n’ai pas ce défaut. Et vous vous occupez toujours de politique ? Beaucoup, c’est même là ma consolation ! Oh ! consacrer sa vie à la Chose publique,
Certes, c’est une grande et noble ambition. Nous avons maintenant une fière phalange D’orateurs à la Chambre. Ils sont très forts, très forts.
Mais quel malheur que Thiers et Changarnier soient morts ! A propos, lisez-vous ce Zola ? Quelle fange !!! Et l’on viendra se plaindre après que tout est cher,
Et qu’on fraude, et qu’on trompe, et qu’on vole, et qu’on pille ! On sape la morale, on détruit la famille. Où tombons-nous ? Hélas !… Allons, adieu mon cher,
L’heure me presse. Adieu. Compliments à madame. Je n’y manquerai pas. Mes respects, s’il vous plaît, A votre demoiselle.
— Et chacun s’en allait. — Et des prêtres savants disent qu’ils ont une âme ! Et que s’il est un signe où l’on voit sûrement Qu’un Dieu fit naître l’homme au-dessus de la bête,
C’est qu’il mit la pensée auguste dans sa tête, Et que ce noble esprit progresse incessamment ! Mais voilà si longtemps que ce vieux monde existe, Et la sottise humaine obstinément persiste !
Entre l’homme et le veau si mon cœur hésitait, Ma raison saurait bien le choix qu’il faudrait faire ! Car je ne comprends pas, ô cuistres, qu’on préfère La bêtise qui parle à celle qui se tait !
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