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1868

L’AÏEUL

Guy MAUPASSANT

L’aïeul mourait froid et rigide. Il avait quatre-vingt-dix ans. La blancheur de son front livide Semblait blanche sur ses draps blancs.

Il entr’ouvrit son grand œil pâle, Et puis il parla d’une voix Lointaine et vague comme un râle, Ou comme un souffle au fond des bois.

Est-ce un souvenir, est-ce un rêve ? Aux clairs matins de grand soleil L’arbre fermentait sous la sève, Mon cœur battait d’un sang vermeil.

Est-ce un souvenir, est-ce un rêve ? Comme la vie est douce et brève ! Je me souviens, je me souviens Des jours passés, des jours anciens !

J’étais jeune ! je me souviens ! Est-ce un souvenir, est-ce un rêve ? L’onde sent un frisson courir A toute brise qui s’élève ;

Mon sein tremblait à tout désir. Est-ce un souvenir, est-ce un rêve, Ce souffle ardent qui nous soulève ? Je me souviens, je me souviens !

Force et jeunesse ! ô joyeux biens ! L’amour ! l’amour ! je me souviens ! Est-ce un souvenir, est-ce un rêve ? Ma poitrine est pleine du bruit

Que font les vagues sur la grève, Ma pensée hésite et me fuit. Est-ce un souvenir, est-ce un rêve Que je commence ou que j’achève ?

Je me souviens, je me souviens ! On va m’étendre près des miens ; La mort ! la mort ! je me souviens !

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