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1870

LES PIGEONS DE LA RÉPUBLIQUE

Eugène MANUEL

Doux pigeons, messagers d'amour, Vous dont tant d'âmes consolées, Comptant les heures écoulées, Autrefois fêtaient le retour ;

Vous qui rapportiez sous vos ailes, Caché dans le plumage blanc, Le pli que l'on ouvre en tremblant, Le secret des amours fidèles ;

Vous qui disiez des riens charmants A l'oreille de vos maîtresses, Ou frissonniez sous les caresses Et le long baiser des amants :

Votre rôle n'est plus le même ! Paris a vu les étrangers ! Il n'est plus, pauvres messagers, Il n'est plus le temps où l'on aime !

Nous souffrons des malheurs sans nom ; La honte a soufflé sur nos têtes, Et nous n'avons plus d'autres fêtes Que les grondements du canon !

Vous faisiez sourire naguère ! Qui de nous eût prédit jamais Que vous seriez, oiseaux de paix, Enrôlés pour la grande guerre !

Qu'après l'amour et ses fadeurs, Il vous faudrait, dans vos voyages, Porter de plus graves messages Que tous nos vieux ambassadeurs !

L'orgueil dont s'enivraient les hommes Se sent-il assez châtié ! Votre instinct nous prend en pitié, Dans cette impuissance où nous sommes !

Deux millions de détenus Attendent qu'un ramier réponde ; Et la cité, reine du monde, Demande : « Êtes-vous revenus ? »

Paris est le navire en butte A l'écume de l'ouragan ; Le col pris dans l'étroit carcan, C'est le fier prisonnier qui lutte !

Parlez ! voit-on vers l'horizon Blanchir les lignes de la rive ? Sait-on si notre frère arrive, Prêt à forcer notre prison ?

Parlez ! la France est-elle en marche ? Son cœur au nôtre est-il uni ? Tenez-vous le rameau béni, Comme la colombe de l'arche ?

A nos captifs promettez-vous La délivrance qu'on prépare ? Le flot du conquérant barbare Va-t-il décroître autour de nous ?

Parlez ! Dans les bois, dans les plaines, Sur les coteaux, le long des champs, Avez-vous entendu les chants Des légions républicaines ?

Avez-vous vu leur pas hardi Frapper le sol en longues files ? Vient-on des hameaux et des villes ? Vient-on du Nord et du Midi ?

On vient ! votre aile palpitante Bat plus joyeuse au colombier ! Béni soit ce frêle papier, Espoir d'une héroïque attente !

Votre vol est officiel : C'est le salut qu'il nous annonce ! La France a dicté la réponse, Et vous nous l'apportez du ciel !

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