On en voit de petits, de grands, De semblables, de différents, Au fond des bocaux transparents. Les uns ont des figures douces ;
Venus au monde sans secousses. Sur leur ventre ils joignent les pouces. D'autres lèvent les yeux en l'air Avec un regard assez fier
Pour des gens qui n'y voient pas clair ! D'autres, enfin, fendus en tierce. Semblent craindre qu'on ne renverse L'océan d'alcool qui les berce.
Mais que leur bouche ait un rictus, Que leurs bras soient droits ou tordus, Comme ils sont mignons, ces fœtus, Quand leur frêle corps se balance
Dans une douce somnolence, Avec un petit air régence ! On remarque aussi que leurs nez, A l'intempérance adonnés,
Sont quelquefois enluminés : Privés d'amour, privés de gloire, Les fœtus sont comme Grégoire, Et passent tout leur temps à boire.
Quand on porte un toast amical, Chacun frappe sur son bocal, Et ça fait un bruit musical ! En contemplant leur face inerte,
Un jour j'ai fait la découverte Qu'ils avaient la bouche entr'ouverte : Fœtus de gueux, fœtus de roi, Tous sont soumis à cette loi
Et bâillent sans savoir pourquoi !… Gentils fœtus, ah ! que vous êtes Heureux d'avoir rangé vos têtes Loin de nos humaines tempêtes !
Heureux, sans vice ni vertu D'indifférence revêtu, Votre cœur n'a jamais battu. Et vous seuls vous savez, peut-être,
Si c'est le suprême bien-être Que d'être morts avant de naître ! Fœtus, au fond de vos bocaux, Dans les cabinets médicaux,
Nagez toujours entre deux eaux. Démontrant que tout corps solide Plongé dans l'élément humide Déplace son poids de liquide !
C'est ainsi que, tranquillement, Sans changer de gouvernement, Vous attendrez le Jugement !… Et s'il faut, comme je suppose,
Une morale à cette glose, Je vais ajouter une chose : C'est qu'en dépit des prospectus De tous nos savants, les fœtus
Ne sont pas des gens mal foutus.....
Cookies on Poetry Cove