Enfant gâté de mon canton, Depuis quatorze ans je suis maire, Bien que je me flatte, dit-on, D’être un peu réactionnaire.
Un beau matin monsieur Floquet Me dépêche une circulaire. Il me convie au grand banquet Que nous offre le Ministère !
« Je t’en prie, Hector, n’y va pas. Me disait en pleurant ma femme ; Ils ont inventé ce repas Pour se faire de la réclame ! »
Mais je lui répondis : « Tais-toi, Joséphine, c’est mon affaire, Je ne suis pas fâché, ma foi, De voir de près ce Ministère !
Je pars la veille du grand jour Suivi de toute la fanfare, Les pompiers viennent à leur tour, M’accompagner jusqu’à la gare.
Mille gamins poussent des cris ; Faut-il que je sois populaire ! Le voyage est à moitié prix ; Un bon point pour le Ministère !
Nous étions quatre mille et plus Entassés dans la grande salle. Un vrai festin de Lucullus ! À sa place chacun s’installe.
Un grand laquais d’un air narquois Sans cesse me remplit mon verre ; C’est du bordeaux de premier choix, Ne blaguons plus le Ministère.
« Monsieur, murmure près de moi Un maire habitant des montagnes, Vraiment je ne sais pas pourquoi Ça va si mal dans nos campagnes ! »
— Oui, m’écriai-je tout à coup, Chez nous non plus ça ne va guère ! En attendant buvons un coup À la santé du Ministère ! »
On n’entendait plus d’autre bruit Que le craquement des mâchoires ; Floquet n’avait pas d’appétit, Mais il calculait ses victoires !
Vrai Dieu ! sommes-nous bien traités ! On nous prend par la bonne chère. Passez-moi les petits pâtés, Vive à jamais le Ministère !
Neuf heures ! il faut s’en aller, Tant pis, car la cuisine est bonne. Je sens mes jambes flageoler, À mes voisins je me cramponne !
Cahin, caha, chacun partait, Trébuchant et roulant par terre : Braves gens ! murmurait Floquet. Ils soutiendront le Ministère !
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