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1888

PERVIGILIUM MORTIS

Pierre LOUŸS

« Ouvre sur moi tes yeux si tristes et si tendres, Miroirs de mon étoile, asiles éclairés, Tes yeux plus solennels de se voir adorés, Temples où le silence est le secret d’entendre.

Quelle île nous conçut des strophes de la mer ? Onde où l’onde s’enroule à la houle d’une onde, Les vagues de nos soirs expirent sur le monde Et regonflent en nous leurs eaux couleur de chair.

Un souffle d’île heureuse et de santal soulève Tes cheveux, innombrables ailes, et nous fuit De la nuit à la rose, arôme, dans la nuit, Par delà ton sein double et pur, Delphes du rêve.

Parle. Ta voix s’incline avec ta bouche. Un dieu Lui murmure les mots de la mélancolie Hâtive d’être aimée autant qu’elle est jolie Et qui dans les ferveurs sent frémir les adieux.

Ta voix, c’est le soupir d’une enfance perdue. C’est ta fragilité qui vibre de mourir. C’est ta chair qui, toujours plus fière de fleurir, Toujours se croit dans l’ombre à demi descendue.

Enlaçons-nous. Le vent vertigineux des jours Arrache la corolle avant la feuille morte. Le vent qui tourne autour de la vie et l’emporte Sans vaincre nos désirs peut rompre nos amours.

Et s’il veut nous ravir à la vertu d’éclore, Que nous restera-t-il de ce jour surhumain ? La fièvre du front lourd, trop lourd pour une main, Et le songe, qui meurt brusquement à l’aurore.

— Nous mourrons lentement. Je meurs dès aujourd’hui. Mon regard éperdu va perdre sa lumière, Ma voix d’enfant, ma voix pâlira la première, Mon rire, mon sourire et l’amour avec lui.

Dis ! quel amour futur, simple frère du nôtre, Goûtera la fraîcheur de tout ce qui nous plût ? Qui sentira brûlants, quand nous ne serons plus, Les vers qu’entre nos bras nous fîmes l’un pour l’autre ?

Périr ! Et le savoir ! N’attendre que l’effroi ! Regarde s’étoiler mes jeunes doigts funèbres. Je touche en me haussant les ailes des ténèbres. Par quel matin d’hiver crierai-je que j’ai froid ?

Aurore qui grandit, crépuscule qui tombe. Sur mon être au linceul, déjà presque enterré, Les orgues rugiront du ciel : Dies Iræ ! Et les fleurs de mon lit me suivront sur la tombe.

Non ! Pas encor ! Ce soir nous exalte en sursaut. Ferme sur toute moi, sur moi, ton bras qui tremble. Nos deux corps, nos deux cœurs, nos deux bouches ensemble ! Ah ! je vis !… Tout est chaud ! Tout est chaud ! Tout est chaud !

— Nul ne peut abolir que par un jour d’automne, Moi qui t’étreins ici, je ne t’aie emporté L’encens, la myrrhe et l’or de ta divinité, Le beau sang d’Aphrodite et le sang de Latone.

Nul ne peut, lorsqu’Amour se fit chair, menacer Ni verbe ni mutisme oublieux ou vivace. Le rythme de deux cœurs frappe et marque la trace De deux pas, sur le sol, sur le roc du passé.

Que la mort, désormais, de ses mains maternelles, T’épargne les douleurs de tes lointains hivers : Le Temps même ne peut faire mourir un vers Au chérissant esprit que penchent tes prunelles.

Comme au jour d’alliance où tu vins et pleuras Sur nos destins épars, sur notre vie en cendres, Ouvre sur moi tes yeux si tristes et si tendres. J’enferme le bonheur tout entier dans mes bras. »

Laissez-vous assombrir, fleur noire, courbes d’urne, Long corps fluide et sauf des brumes du Léthé. Disparaissez du soir dans l’univers nocturne. La couleur qui s’éteint remonte à la clarté.

Libre des dieux, une onde éternelle peut naître Où moururent les jours qui murmurent : « J’aimais », Si le Verbe au sang pur trouve aux sources de l’être Le battement du vers dans la vie à jamais.

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