Ô toi que je n’ai jamais vue, Qui jamais ne m’es apparue Et qui m’es pourtant bien connue, Ô toi !
Fillette à la lèvre ingénue, Ma maîtresse tant attendue, Qu’en mes rêves je presse nue Sur moi !
Ô mon amour ! ô ma chérie ! Toi qui dois être si jolie, Ô toi que j’aime à la folie, Enfant !
Bien que ton joli corps n’existe Que dans l’imagination triste D’un pauvre fou au cœur d’artiste Naissant !
Pourquoi ne viens-tu pas vers moi ? Moi qui ne puis vivre sans toi, Tu me laisses tout seul… Pourquoi ? Cruelle !
Hélas ! je ne puis voir ses yeux, Je ne puis sentir ses cheveux, Je ne serai jamais heureux Sans elle !
Si tu savais ! Pendant la nuit, Lorsque, tout seul dans mon grand lit, Dans le silence et loin du bruit Je rêve,
Dans mes désirs inapaisés Je sens sur moi tous tes baisers Sur ma joue ardente posés Sans trêve.
Si tu savais cela, bien vite Quittant la maison qui t’abrite, Tu viendrais vers moi qui t’invite, Hélas !
Oh ! tu viendrais, dis, ma petite, Sans plus que je te sollicite, Par ma passion déjà séduite, Tout bas.
Tu viendrais toute radieuse, Ployant ta taille gracieuse, Ô toi, si vive et si joyeuse, M’aimant,
Tu m’apparaîtrais merveilleuse Dans ta beauté voluptueuse, Entr’ouvrant ta lèvre amoureuse Gaîment…
Mais peut-être ta destinée Comme la mienne est attristée ; Et, sous une grille enfermée, Tu dois
Dans ton couvent emprisonnée, Quand tu rêves, au lit couchée, Te sentir toute enamourée Parfois.
Être jeune, et vivre en prisons ! Oh ! quand les désirs polissons Font naître en toi de longs frissons De fièvres…
Corbleu ! quelles démangeaisons De planter la devoirs, leçons, Pour poser sur les beaux garçons Tes lèvres !
Ah ! brise donc ton chapelet ! Viens avec moi dans la forêt… Laisse-moi couper ton lacet… Éclate
De rire, si cela te plaît. Laisse-moi froisser ton corset Et chiffonner dans son filet Ta natte.
Ah ! jouissons de notre jeunesse ! Dénoue au vent ta folle tresse… Embrassons-nous, ô ma maîtresse, Veux-tu ?
Laisse-moi te toucher sans cesse ! Oh ! permets que je te caresse Et que sur mon sein je te presse À nu.
Oh ! pardon ! Que viens-je de dire ? Oh ! mon Dieu ! j’étais en délire. Quoi ! tu t’en vas, tu te retires ? Oh ! non !
Tu resteras, dis !… Ton sourire, Je le verrai toujours luire. Oh ! tu ne vas pas me maudire ?… Pardon !
Soyons chastes et reste pure. Que sur ton sein blanc ta guipure Monte très haut sans échancrure ! Permets
Que je baise sur ta figure Tes yeux noirs que le ciel azure, Que je sente ta chevelure De jais !
Mais restons-en là, ma chérie ! Que toujours ta peau si jolie, Que ta gorge rose et polie D’enfant,
Sous ta chemise ensevelie, Cache aux yeux sa forme arrondie, Dans ton chaste corset blottie Gaîment.
Nous allons tant nous adorer ! Je ne ferai que t’admirer Et, te regardant, murmurer : « Je t’aime ! »
Sans jamais, jamais nous quitter, Nous allons tant nous embrasser Que tu finiras par m’aimer Toi-même !
Et je verrai tes deux grands yeux, Je passerai mes doigts nerveux Dans la forêt de tes cheveux Sans trêve ;
Et, restant ainsi tous les deux, Toujours contents, toujours joyeux… — Mais tout cela n’est, malheureux ! Qu’un rêve !…
Ah ! pourquoi pensé-je, insensé ! Dans mon esprit trop passionné, À ce que jamais je n’aurai Sans doute,
Puisqu’il me faut, emprisonné Dans un collège détesté, Suivre, sans bonheur ni gaîté, Ma route.
Puisque moi, dont toute l’envie Est une enfant jeune et jolie Avec qui je verrais la vie En beau
On m’enterre, on me momifie Dans cette école où je m’ennuie… Ah ! je te hais, pédagogie, Tombeau !
Oh ! mon Dieu ! c’est là la jeunesse, L’âge où déborde l’allégresse, Où tout plaisir est une ivresse ! Et moi,
Ma chair est vierge de caresse ; À seize ans, pas une maîtresse Ne m’a juré, dans sa tendresse, Sa foi !
Mon amour dompté me déchire… La femme épandant son sourire Vers le fruit défendu m’attire… Le jour
Vient où finira mon martyre ; Et, malgré ce qu’on pourra dire, Je connaîtrai, dans mon délire, L’amour !
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