Skip to content
1882

LE GRAND CHEMIN

Jean LORRAIN

MATIN et soir à ma fenêtre Assis, le menton dans la main, Je vois tourner et disparaître Au flanc des monts un grand chemin.

Sous le ciel de brume ou de braise, Ou le couchant met sa rougeur, Il monte et longe la falaise, Suivi par mon regard songeur.

Comme un vieux ruban qu'on déroule Il serpente et fuit. Où va-t-il ? Loin des méchants, loin de la foule, Est-ce au bonheur, est-ce à l'exil ?

Sa pente m'invite au voyage, M'annonçant de meilleurs destins. La route est la sœur du nuage, Tous deux vont aux pays lointains.

Là bas c'est l'amour et les roses, Le ciel plus bleu, les lys en fleurs, Le ciel qu'aux Jours d'ennui moroses Rêvent tes yeux noyés de pleurs.

Ici qui t'aime ? Hélas, personne. Tous les tiens te sont étrangers Et la voix de Mignon frissonne Dans le parfum des orangers.

Mais, engourdi par le bien-être, On dit ;« Pas aujourd'hui… demain ! » Et l'on demeure à la fenêtre, Assis devant le grand chemin.

Puis un jour la voix est plus forte. Vite on part, et les yeux navrés, On s'arrête au seuil de la porte : Falaise et monts sont effondrés.

Le vieux chemin de la colline S'est écroulé dans le brouillard. Nos rêves sont une ruine Et pour partir il est trop tard.

Cookies on Poetry Cove

We use cookies to remember your language preference and — only with your consent — to learn how Poetry Cove is used. You can change your mind any time.
LE GRAND CHEMIN · Jean LORRAIN · Poetry Cove