Un faune était, cynique et fauve, Vivant effroi du bois obscur, Prenant la forêt pour alcôve, Et de l'ombre indignant l'azur.
Il n'était source, ni fontaine, Où l'on ne vit son front cornu Rôder, errer, toujours en peine, D'un bras de femme ou d'un pied nu.
Ses yeux ardents de convoitise La nuit, le jour, au fond des bois, Sous le troëne et le cythise Guettaient la dryade aux abois.
Sa conduite en Juillet infâme Était le scandale d'Avril, Traitant l'herbe des bois en femme, Mettant jusqu'aux fleurs en péril.
Diane avait senti son souffle Effleurer son épaule un soir ; Bref ce faune était un marouffle Malappris, grossier et fort noir.
Un matin que, vautré dans l'herbe, Auprès de sa flûte à sept trous, Le demi dieu ronflait superbe, Des perles d'eau dans son poil roux,
Trois nymphes, filles du vieux Rhône Passant au fond du bois païen, Surprirent le sommeil du faune Et reconnurent le vaurien.
Tremblante, le doigt sur la bouche, Les yeux pleins de mauvais desseins, Chacune s'arrêta, farouche ; Un blanc courroux gonflait leurs seins.
Néère parle la première : « Vengeons-nous, tressons des liens « D'écorce de hêtre et de lierre, « Puis, chargé de nœuds gordiens,
« Dans la source au courant rapide, « Où le pied s'écorche au cailloux, « Poussons-le, traînons-le livide, « En le fouettant avec des houx…
« Qu'il trébuche et pleure, qu'il saigne « Que la verge entame son flanc ! « Je veux que l'onde où je me baigne, « Soit rouge et trouble de son sang…
« Que la rougeur au front lui monte… « De rage et d'angoisse étouffant, « Qu'il en pleure et rugisse…ô honte ! « Fustigé par des mains d'enfant ,
« Par des nymphes… sur une route, « Comme un ilote ivre et voleur, « Sous les yeux du bois qui l'écoute, « Et rit dans l'ombre à sa douleur !
— « Votre conseil est bon, Néère, « Mais le dieu serait le plus fort « Et malheur à la téméraire, « Qu'il saisirait dans son transport.
« Un songe ailé nous favorise. « Pourquoi provoquer son réveil ? « Mettons à profit la surprise, « Où nous l'a livré le sommeil
« Le faune est là, fauve et superbe, « Les reins velus, les bras nerveux ! « Qu'il s'éveille affreux, glabre, imberbe, « Rasons sa barbe et ses cheveux !
« Qu'il en fasse peur à Silène, « Qu'il soit pelé, ras et tondu, « Hideux à faire perdre haleine « Le soir au képhir éperdu…
« Que partout, où fuira sa course, « L'insulte l'accueille en chemin, « La nuit, au miroir de la source, « Le jour, au creux vert du ravin.
« Que, poursuivi par les murmures « Des Satyres et du dieu Pan, « Sur son front ras et noir de mûres « Coulent des larmes d'ægipan ? »
Et les deux nymphes sous les saules, Les yeux de vengeance éclatants, Des perles d'eau sur leurs épaules, Souriaient et montraient les dents,
Alors, ouvrant dans le feuillage Ses grands yeux de biche aux abois, Daphné, la nymphe au doux visage, Dit aux deux autres à mi-voix :
« Mes sœurs, pourquoi chercher la lutte, « Si le Faune allait s'éveiller, « Croyez-moi, prenons lui sa flûte « Vous l'entendrez d'ici crier ! »
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