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1882

LE DROIT DU SEIGNEUR

Jean LORRAIN

Le seigneur est beau, brun, jeune et d'humeur galante La mariée a vingt ans, sa robe est très collante, Son juste très étroit et son voile de lin Est en points d' Alençon, au reste le hennin

Très haut, à coins d'argent selon l'us et coutume, L'aumônière en drap blanc, comme tout le costume, Parfilée en or mat… minois à l'avenant, Petit air chaste et doux, cheveux d'or frissonnant

Sur la tempe en bandeaux, main blanche et délicate, Grand œil bleu, sein de neige et sourire écarlate, Le tout rose et friand, un vrai morceau de roi. Aussi le brun seigneur a l'air tendre, ma foi !

Il a déjà surpris les deux mains sous leur manche, Et l'une sous son bras, l'autre dans sa main blanche, Il se penche, sourit et lui parle tout bas. Guillemette… après tout… ne refuserait pas…

Mais devant tous ces gens… oh fi, monsieur le comte ! Tout le village est là qui contemple sa honte… Pas aujourd'hui… plus tard. Aux rampes d'escaliers Ce ne sont que varlets, brabançons, écuyers,

Beaux pages emportant sur le plat d'or qui fume Gelinotte et faisan empanachés de plume, Gros reîtres attablés, buvant, la dague au poing, Débraillés, la chemise émergeant du pourpoint ;

Et puis, sur les fossés, le peuple, la canaille. Tout cela mange, boit, se vautre et fait ripaille, Lançant propos grivois, lazzis et quolibets D'un équivoque… et dame ! au milieu des valets

Guillemette ma mie entend dire des choses… Le creux de son corsage est plein de frissons roses. C'est très mal… On a beau, sire, être un grand seigneur, L'honneur d'une vilaine est toujours son honneur,

Que diable!… elle en veut gros au comte et le repousse, Mais comment repousser une barbe si douce, Si soyeuse et deux mains plus blanches que le lait, Quand le mari qu'on a se trouve noir et laid,

Et que les blanches mains ont les doigts pleins de bagues ? Rouge, elle sent déjà nager ses yeux plus vagues. A chaque pas, son front semble pencher plus lourd. Le comte a des regards de flamme et de velours

En lui parlant tout bas et dans l'ombre des porches Le beau couple s'enfonce à la clarté des torches, Et bonsoir au mari. La porte du manoir

Se referme sans bruit et dans l'air bleu du soir, Entrevus au reflet tremblant des hallebardes, D'un côté le mari tout pâle, entre les gardes, Tournant entre ses doigts son feutre enrubanné,

Et de l'autre, debout près du mari berné, Un grand flandrin de moine à l'étroit scapulaire Qui, le doigt vers le ciel, grave, tragique, austère L'invite à se soumettre aux volontés du lieu,

Le corps étant de droit au prince, et l'âme à Dieu.

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