J'ai fait souvent ce rêve et bâti ce poème D'avoir bien loin d'ici, dans le pays bohème, Sous un grand étendard, semé de fleurs de lys, Un manoir à donjons sculptés, à pont-levis,
Avec des toits pointus tout blancs de tourterelles… Pour compagne une enfant aux doigts mignons et frêles, Fleur de neige et d'aurore éclose au ciel danois, Dont les yeux parleraient des choses d'autrefois ;
Et, les beaux soirs d'automne, après les jours de chasse, Entre nos lévriers et nos chevaux de race, Nous monterions, tous deux côte à côte, en rêvant, La rampe du château, nos pages nous suivant.
C'est le soir, il fait doux… le torrent, qu'illumine Un rayon du couchant, fume dans la ravine Et le fond de la gorge est plein de vapeurs d'or. La forêt est épaisse ; on ne voit pas encor
Émerger au dessus les hautes poivrières. Une verte clarté tombe des sapinières Et, la montée étant très rude à travers bois, Les chevaux vont au pas… On entend à mi-voix
Chuchotter les soudards au milieu du silence. Des gouttes de soleil perlent aux fers de lance Et les cottes de maille ont d'étranges reflets. Faible, avec un murmure ailé d'esprits follets,
On entend s'ébrancher le feuillage d'automne. Sur un ciel d'outremer la feuille d'or frissonne Et tombe ; les chevaux étouffent leurs pas sourds Dans l'herbe, on se croirait dans un bois de velours,
Et rien n'est plus joli sur ce fond vert de mousse Que le profil de fée et la main frêle et douce D'une jeune comtesse aux fines tresses d'or, Chevauchant dans les bois aux sons joyeux du cor.
Nous marchons côte à côte ; à nos pieds des abîmes Noirs de pins ; au dessus d'autres pins sur des cîmes. Parfois une échappée ouverte en plein azur Découpe en grands traits noirs un lambeau de ciel pur,
Puis nous rentrons sous bois. Le cortège s'enfonce Dans un sentier rempli de broussailles de ronce, Sorte de chemin creux encaissé de talus,
Où chaque pas dans l'herbe éveille un bruit confus De feuille, de branchage et de voix étouffée ; Le brin d'herbe est lutin et la pervenche est fée. On dirait, dans les bois pleins d'ombre et de frisson,
Comme le frôlement d'une immense chanson. Il pleut de grands rayons à travers la feuillée. Les reflets du couchant parmi l'herbe mouillée Ont des rougeurs d'aurore et des tons d'ambre clair,
Les grands lévriers blancs paraissent couleur chair, L'écume des chevaux se fond en neige rose Et la blanche comtesse a le teint d'une rose Qui s'ouvre ; sur sa bouche est un éclair d'émail ;
Elle flatte en rêvant son cheval au poitrail Et sourit… j'ai mon bras sur son juste d'hermine Et bien loin sur nos pas la troupe s'achemine En chuchotant.
Voici qu'au dessus du bois noir On voit poindre les toits ardoisés du manoir : Pignons ouvrés à jour, devises découpées Reluisant au soleil comme des fers d'épée,
Tourelles de granit et grands bouquets de plomb, Dans la rougeur du soir profilés en or blond, Puis le porche apparaît… comme un vol de mouettes, On entend sur les toits crier les girouettes ;
Suspendu dans l'espace à sa hampe de fer, L'étendard blasonné flotte et claque dans l'air ; Le nain sonne du cor au balcon, les gorgones Se penchent aux huit coins des donjons octogones
Et, du maître au logis célébrant le retour, Tout l'essaim des ramiers roucoule dans la tour. Sur nos fronts en passant ils font neiger les branches Et l'or du crépuscule est plein de choses blanches.
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