Le décor est exquis : un jardin Louis Seize, Charmilles et quinconce obscur. Un grand mélèze A gauche, vers la droite un immense escalier
Aux degrés envahis d'herbes folles : au pied Une vasque de bronze, où pleure une fontaine. Mais la source est tarie et Ton entend à peine Le bruit de l'eau perlant sur le torse ébréché
Des naïades. Le sol est humide et jonché De feuilles ; c'est l'automne et la nuit va descendre. On perçoit au lointain un air joyeux et tendre
Et tout en satin blanc, d'un pas vif et discret Entre en scène Pierrot, le Pierrot de Lancret. Poudré, pantalon court, la casaque Louis Quinze A gros boutons s' ouvrant sur la blancheur du linge,
La guitare à la main et le mollet cambré, Il est musqué, pimpant, fanfreluche, lustré Et semble en ce décor austère et froid d'automne Un brin de lilas blanc, qui valse et tourbillonne.
Une figure étrange et sinistre le suit. Si Pierrot est le jour, son comparse est la nuit Et le cœur est saisi d'une angoisse profonde. Drapé d'un grand manteau, masqué, la tête blonde
D'un blond roux, crespelé comme une mousse d'ors, Cet homme est tout en noir, en étroit justaucorps De velours, svelte et fier et sanglé de cuir jaune. Sous son loup de satin luisent deux yeux de faune.
Fendu comme un compas, il marche à grands pas lents Fantasques, inégaux ; et, tintinnabulants, De clairs grelots d'argent sonnent à ses chevilles. Ce que. cet homme en noir a dû tromper de filles
Est effrayant ! Ses yeux sont d'un bleu dévorant ; Il est pétri d'horreur et de charme attirant. Enfin, détail affreux, l'homme à la cape noire A la place d'un luth porte une bassinoire.
Pierrot, pauvre âme blanche, ivre, joyeux, séduit, Gambade sur ses pas ; l'Homme en noir le conduit. Ils font halte tous deux ; pas un arbre ne bouge, Le ciel à l'horizon est barré d'un trait rouge.
C'est ici ? C'est ici : Lancret ipse pinxit. Mon père ! Il en est mort , mais quel air déconfit ?
Ce parc a deux cents ans : les autans et la bise L'ont un peu chiffonné : d'où vient cette surprise ? Parce que par oubli le Temps, ce niveleur, A respecté ton front poudré de bateleur,
Prince au trumeau dormant d'un boudoir de marquise Tu croyais éternel ton siècle… erreur exquise ! Les peuples ont marché pendant que tu dormais, Et les Amours ont fui, mais non pas à jamais :
Vois, je porte avec moi la lyre évocatoire. Écoute ma chanson. Ah ! pas de bassinoire ! Je rêvais si tranquille en mon cadre endormi ;
Cruel, pourquoi m'as-tu réveillé ? Pauvre ami, Ce parc abandonné te rend-il si morose ! Je peux le repeupler. Chante-nous quelque chose
Moi, chanter ! Ta guitare est muette ? Ton nom ? Je te l'ai déjà dit, blême et doux compagnon,
L'homme en noir. L'homme en noir ! Dans monsieur Benserade Je ne t'ai jamais vu. Parbleu. La bergerade
A l'horreur du Bon Sens. Je reviens de l'exil. Cet homme me fait peur avec son air subtil. Jamais du bon vieux temps le ciel n'était si rouge. Ce parc humide et froid a l'âpre horreur d'un bouge
Et ce bois tout l'aspect d'un endroit mal hanté. Dont Pierrot pourrait faire un séjour enchanté. C'est l'heure noire et bleue où tout s'idéalise ; Veux-tu voir apparaître Aminthe et Cydalise,
Dorimène ou Florinde, étoiles d'opéra ; Vite un air de guitare et tradéri déra Le jardin s'emplira de songe et de mirage. Le charme évocatoire opère d'âge en âge.
Vois, la rougeur s'éteint à l'horizon sanglant Et, blanche comme toi dans son domino blanc, Vois monter au ciel bleu la reine des féeries. Des bosquets rajeunis, des pelouses fleuries
Veux-tu voir accourir en habits d'apparat, Tout le monde enchanté, que ton rêve adora ! Chante, Pierrot, courage. A toi donc, adorée,
O lune, ô confidente à la face nacrée. Pierrot s'assied au pied de l'escalier désert. Il chante, et tout à coup déployant en flot clair Sa robe de lumière au-dessus des quinconces,
Surgit la lune ; un bleu reflet baigne les ronces. Tel un doux baiser se pose Au front d'un amant discret, Apparaît la lune rose
Dans un ciel gris de Lancret. . Dans la nuit et le mystère Sur des vieux airs de Lulli Embarquons-nous pour Cythère
Louveciennes ou Marly. L'ombre emplit des avenues Et dans le vague et l'embrun Des parcs les naïades nues
Ont dit le nom de Lauzun. C'est l'heure des sérénades, Où les beaux esprits rôdeurs Encombrent les promenades
De rondeaux et de fadeurs. En grands chapeaux de bergères, En corsets de frais linon Des rimes folles, légères
Font voile pour Trianon. C'est l'heure d'être marquise Et de permettre à l'abbé Le baiser, praline exquise,
Sur la nuque dérobé. Je respecterai la mouche Que posa le chevalier, Et nous aurons Scaramouche
Pour chanteur et gondolier. Tel un doux baiser se pose Au front d'un amant discret, Apparaît la lune rose
Dans un ciel gris de Lancret. Et dans le parc ombreux se perd la mélodie, Et Pierrot stupéfait, la prunelle agrandie, Voit paraître au tournant d'un chemin écarté
Une femme en paniers fleuris : une clarté La suit : un cavalier l'accompagne en silence. Sous la lune, à pas lents, le beau couple s'avance. Cydalise !
Elle-même. Et souple et voltigeant Sur ses pas, tout en soie et taffetas changeant, Ce soupirant pâmé, c'est lui, le beau Léandre.
O falbalas glacés de rose et de vert tendre, Cliquetants éventails, chimère, ô pur trésor, Cydalise est vivante, Amour triomphe encore ! C'est bien elle, un peu lasse et la canne à béquille
A la main, dans sa robe à fleurs sur fond jonquille Et si mince de taille entre ses falbalas, Qu'on dirait une guêpe en habits de gala. Modère tes transports.
Juste au coin de la bouche Cydalise autrefois possédait une mouche ! Ah ! ce grain de beauté, quel appel au baiser ! Laisse-moi le revoir.
Veux-tu bien t'apaiser ! Le galant, qui paonne et roucoule auprès d'elle, N'est pas d'humeur à te… Je lui cherche querelle
Et lui cloue… Un moment écoute. Ça ira Ça ira, ça ira
Les aristos à la lanterne. Quel est cet air lugubre ? Un refrain d'opéra, Un bon final de drame.
Et sous la lune terne Rougissant au milieu d'un ciel soudain plombé, Quel est donc ce forban sinistre au dos bombé ? Ce comparse ? Le peuple.
Un mot pompeux et vide. En effet.En effet. On les guillotineraOn les guillotinera Messieurs les propriétaires,Messieurs les propriétaires,
On les guillotinera,On les guillotinera, Et le peuple sourira.Et le peuple sourira. en effet Cydalise a la face livide ! Pourquoi cet œil vitreux ? Un effroi m'a glacé.
Léandre à ses côtés a l'air d'un trépassé. Horreur, leur cou branlant sur leurs épaules bouge ! A ces joyaux mêlé quel est ce collier rouge Qui coule sur sa gorge ?
Hé, tes sens sont troublés, Tes yeux voient mal. J'ai peur. Ces yeux froids et collés, Cette bouche entr'ouverte et ce cou blanc qui saigne…
Ils chancellent tous deux ; leur sang tiède me baigne. Grâce, grâce, j'étouffe, ô l'effroyable nuit ! La vision sanglante au loin s'évanouit. Qu'en dit l'ami Pierrot ?
O bon roi Louis Seize ! La rime juste et bonne en est quatre-vingt-treize. Brisés les bleus trumeaux, les Watteau, les Lancret. Du pays des baisers au pays du regret
Il suffit d'un Marat pour faire le voyage ! A Paris maintenant, au Présent. Un nuage Enveloppe Pierrot roulant des yeux hagards.
La vasque, l'escalier, le vieux parc aux regards S'effacent, et l'on voit pointer dans la nuit brune Les dômes de Paris dormant au clair de lune.
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