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1883

IL PASSE UN BOHÉMIEN

Jean LORRAIN

Les doux propos d'amour et les heures pensives Le soir, dans la tour ronde aux gothiques ogives, Qui donne sur les bois, et le lit nuptial Dans l'ombre et le secret du burg seigneurial.

C'est la nuit, il fait doux ; l'immense forêt brune, Qu'emplit le rêve bleu d'un pâle clair de lune, Se tait ; un grand silence, où sont comme des voix Qui s'éteindraient au loin, fait palpiter les bois,

Et dans l'air étoilé, le cou tendu, hagarde, La guivre de granit est là, montant sa garde Éternelle et farouche aux créneaux du manoir. Blottis dans une chaire à stalles de bois noir,

Pour coussins sous nos pieds deux grands chiens de Norwège, Qui dorment allongeant leurs fins museaux de neige, Nous rêvons ; un missel est là sur nos genoux Entr'ouvert, et la salle étend au loin sur nous

Ses poutrelles de chêne aux figures massives. Ce grand plafond d'or mat, tout sculpté de solives, Que mordent aux deux bouts des griffons peints d'azur, A l'air tragique et noir, et dans le clair obscur

Ses grands yeux inquiets ont des éclairs de fièvre ; Mais j'ai pris ses deux mains et fermé sous ma lèvre Ses grands yeux bleus d'enfant, par la peur agrandis, Si bleus qu'on les dirait ouverts en Paradis…

Douce comtesse Élaine… un grand rayon lunaire La sculpte en traits d'argent dans le fond de la chaire Et lui fait un profil irisé de Willis. Ses deux mains au repos ont la blancheur des lys

Et ses fins cheveux d'or semblent poudrés de givre… Un pâle éclat de lune aux lourds fermoirs du livre Étincelle ; on n'entend que le bruit des feuillets Que l'on tourne et, les pieds posés sur les chenets,

A l'angle de la haute et vieille cheminée, On songe, la journée à peine terminée Reparaît tout entière, on rêve, on se souvient Des plaisirs envolés ; le nocturne entretien

Se prolonge et, penchés sur les fermoirs du livre, Pâles, les yeux fermés nous nous écoutons vivre. Les naïves terreurs… on songe qu'il est tard, Que les guivres de grès sont là sur le rempart,

Témoins silencieux des nuits évanouïes, Se racontant tout bas des choses inouïes Sur les temps disparus et les crimes passés, Aveux d'ombre et de sang que l'oubli des fossés

Engloutit à jamais… sans arrêter sa course La lune les entend et les dit à la source ; Et là bas dans les bois, où tremble le muguet, La biche est là qui boit craintive, l'œil au guet.

Droite, l'oreille au vent, elle tremble… elle écoute… Est-ce une source en pleurs qui filtre goutte à goutte ? Un cerf en rut bramant au fond du Grinderwal, Ou le chasseur maudit et son cor infernal… ?

On dirait une voix… c'est quelque gai bohème, Allant au vent nocturne égrenant son poème. Écoutez… le bois vibre et ce léger frisson, Se rapprochant dans l'ombre, est devenu chanson

L'Amour rôde par les haies Et ses désirs empourprés Font rougir le sang des baies Et les pavots dans les prés.

Sous la lune qui voyage, Partons tous deux par les bois. Suivons le vent, le nuage Et l'écho de notre voix.

L'étoile rit dans les branches, Mon cœur frémit dans ta main Et les marguerites blanches Nous indiquent le chemin.

Viens, aux gais pays bohèmes, Viens, nous surprendrons l'essor Des joyeux nids de poèmes, Gazouillants de rimes d'or.

Si les bois dans la nuit brune Déchirent tes voiles bleus, Nous prendrons un rai de lune Pour en coiffer tes cheveux.

Ta beauté cruelle et douce Met en fête les ravins. Vois-tu danser sur la mousse Le chœur ailé des lutins ?

Vois, leurs vœux te font cortège Et dans le calme des soirs Les aubépines de neige Fument, vagues encensoirs.

Les vers luisants, joyaux rares, S'allument, et les grelots Des muguets et des guitares S'étouffent en chauds sanglots,

Sanglots de désespérance, Car tes yeux aimés, haïs Ont la sauvage attirance Des divins baisers trahis ;

Et, seul aux pays bohèmes Je reviens, fidèle encor Aux anciens nids de poèmes, Où sonnaient les rimes d'or.

Et dans le fond des bois se perd la mélodie… Élaine s'est levée, un rayon l'a suivie. Toute pâle, accoudée au balcon de granit Elle songe, pensive, et sur le bois jauni

La lune, errante au ciel, marque en ronds de lumières La place des vallons et le creux des clairières. Il est plus de minuit et l'odeur des sapins Monte, enivrante et forte, au milieu des ravins…

Alors, tournant vers moi ses yeux pleins de pensée, Sa taille entre mes bras plie et, comme brisée, Tout à coup s'abandonne et tend à mon baiser Sa bouche un peu sévère, où je viens me poser.

O nocturne passant de la forêt bleuâtre, Qui que tu sois, bandit, jongleur, bohème ou pâtre, Pour ta douce chanson, perle de l'infini, Pour ce baiser divin, sois à jamais béni.

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