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1883

CHANSON DE MINUIT

Jean LORRAIN

Il est minuit ; dans la clairière, Où dorment les nids de pinsons, La lune en grands ronds de lumière Valse et frémit sur les gazons.

Prends garde, ô bohème qui passe, Chantant dans l'ombre à pleine voix. Libre, joyeux, ivre d'espace Et buvant aux sources des bois.

La nuit, sous la lune sereine Qui blanchit le bord du chemin, Évite à grands pas la fontaine, Où tu bois au creux de ta main.

Attentive aux bruits de la route, Où résonne et rit ta chanson, Sais-tu qu'une blancheur t'écoute Dans l'ombre noire du buisson ?

Il est minuit ; le clair de lune Conte son rêve aux vieux manoirs, La source est fée, et la nuit brune S'éveille au pied des sapins noirs.

Les yeux agrandis, dans l'attente Du beau garçon qui va passer La Willis est là palpitante Au coin du bois, prête à valser.

A travers l'azur de ses. voiles La splendeur de sa nudité S'est trahie aux yeux des étoiles, Rôdant par le ciel argenté.

Les étoiles, ces indiscrètes, L'ont dit aux églantiers fleuris, Les roses des bois aux fauvettes Et la fauvette aux zingaris.

Il est minuit ; dans les feuillages Les feux follets dansent en rond. La peur ouvre ses yeux sauvages, La nuit ouvre son œil profond.

Chaque fontaine a son cadavre Endormi sous les nénuphars ; Toutes les nuits, spectre qui navre, Le noyé remonte au regards.

Ces corps, nageant à la surface De l'eau, sont bleus, gonflés, hideux… Le zingari sait qu'une place L'attend un soir au milieu d'eux ;

Et, fuyant à grands pas la source, Où le feu follet tremble et luit, Le zingari poursuit sa course Loin des bois, où règne minuit.

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