Les genêts étaient d'or et dans Brocéliande L'iris bleu, ce joyau des sources, la lavande Et la menthe embaumaient : c'était aux mois bénis, Où le hallier s'éveille à l'enfance des nids,
Et les pommiers neigeaient dans les bois frais et calmes. Au pied d'un chêne énorme, entre les larges palmes Des fougères d'Avril et les touffes de lys, Viviane et Myrdhinn étaient dans l'ombre assis.
Svelte, un hennin brodé ceignant l'orfèvrerie De ses longs cheveux roux et, la robe fleurie Sur un fond vert de mer d'arabesques d'argent, Elle avait l'air, charmante et la gorge émergeant
De la tunique ouverte et glissant des épaules, D'une abeille posée au feuillage des saules ; Et ses bras nus étaient chargés d'anneaux d'orfroi. Auprès d'elle, envahi d'un lent et vague effroi
Et, ses vieux doigts posés sur les cheveux d'or fauve De la dame, Myrdhinn inclinait son front chauve Sur sa barbe argentée et se taisait. Au loin
Dans la verte clairière, impassible témoin De leurs amours, paissaient deux blanches haquenées. Ils avaient fait la route à petites journées Et d'Ys en Cornouaille, où la mer est d'azur,
Par la lande aux fleurs d'or et par le clair obscur Des grands bois odorants, où le jour pleut et tremble En traits bleus, depuis l'aube ils chevauchaient ensemble Et l'instant de la halte était enfin venu.
Fée experte et savante au regard ingénu, La dame, entre ses doigts faisant couler ses tresses, Les ouvrit et, roulant en soyeuses caresses Leur or lisse et fluide oint d'essence et de nard
Sur la barbe neigeuse et le cou du vieillard, « M'aimez-vous,ô Myrdhinn, m'aimez-vous, puissant maître » Implora-t-elle, et lui, les yeux clos, sans paraître L'écouter, lui tendit une fleur de glaïeul.
Et les flots de sa barbe étaient comme un linceul D'écume, où la parole était morte et raidie. « Le hâle et l'air des bois m'ont-ils donc enlaidie « A ce point, qu'aujourd'hui, dédaigneux de me voir,
« Vous refusiez, Myrdhinn, à mes yeux le miroir « De vos yeux, ces chers yeux emplis de mon image « Jadis » et souriant tristement, le vieux mage Lui tendit de nouveau le frais glaïeul en fleur.
Or, comme elle hésitait, l'œil obscurci d'un pleur, Le vieux sire effeuillant la fleur fraîche cueillie. « Ce glaïeul, humble fleur de rosée embellie, « Offre son thyrse humide aux passants ; son amour
« Pénètre, embaume, enivre et pourtant, nuit et jour, « Le glaïeul est muet et fleurit en silence. » — « Votre fleur de glaïeul, maître, est une insolence : « C'est une fleur de rustre, étant fille des bois.
« L'Amour , l'Amour des dieux, des dames et des rois, « Éros était brodé sur la tapisserie « De la chambre d'Arthus, où, dans l'ombre fleurie « De lys d'or, il ouvrait ses bras nus ravisseurs
« Entre Apollo Phœbus et les neuf Muses sœurs ; « Mais il n'était qu'aveugle, aveugle et non morose : « Car de sa lèvre, ouverte au tracé d'un fil rose, « Des devises de gloire et des tendres serments
« Signés de noms fameux, tragiques et charmants, « Se déroulaient au ciel en fines banderolles. « L'amour sur votre lèvre est morne et sans paroles, « Doux sire, et cependant, vous qui pensez ainsi,
« Myrdhinn, vous êtes sage et je vous dois merci ; « Mais j'aimais mieux l'Éros de la mythologie, « Il riait » et, sortant de sa robe élargie Sa gorge droite et nue entre ses cheveux roux,
Elle entra plus avant entre les deux genoux Du vieillard et, posant sa nuque délicate Sur sa robe de myre en samit écarlate : « Un mage, comme vous, doit aimer les odeurs ! »
Dit-elle et, de ses doigts caressants et rôdeurs Elle fit en flots blancs couler dans sa poitrine La barbe du vieux sire, enivrant sa narine De l'odeur de ses seins à sa robe appuyés,
Et, tandis qu'ébloui, les yeux extasiés, Frôlé par ces doigts frais et ces tresses errantes, Il humait cette gorge et ces mains odorantes, La dame, elle, attentive au trouble de ses yeux,
Entonna lentement ce lai mystérieux : Des parfums de mes lourdes tresses Mêlés au goût de mes baisers, J'ai fait de savantes caresses
Pour les désirs inapaisés. Au suc des chardons bleus des dunes J'ai mêlé sous mes yeux ardents Les froids rayons des vieilles lunes,
Pris au froid émail de mes dents. Et j'en ai fait un fier breuvage, Un vin d'espérance et de vœux, Un philtre amoureux et sauvage
De la couleur de mes cheveux. M on cœur est l'orgueilleuse amphore, Où l'âpre vin luit nuit et jour, Luit, attendant la rouge aurore,
Où tu boiras, féru d'amour. Rampante à tes pieds, en extase, Suppliante au cœur douloureux J'exalte vers toi le beau vase,
Écumant du philtre amoureux La coupe au niveau de ta lèvre Rayonne, et mes débiles mains, Dans le désir et dans la fièvre,
Implorent les bleus lendemains ; Et tandis que, blême, j'écoute Et fléchis au poids de l'affront, Le vin déborde goutte à goutte
Et tu détournes, toi, le front. Tu me dédaignes, mais prends garde, Car la salamandre aux yeux verts Est ma complice et te regarde,
Vieux mage implacable et pervers. La salamandre est ma complice Et je sais, vieillard soupçonneux La combe, où fleurit la mélisse,
La plante chère aux cœurs haineux. Dans l'herbe folle et dans l'ivraie, Je sais quels sinistres avis Le crapaud coasse à l'orfraie,
Qu'une reine Juive a suivis. Des parfums de mes lourdes tresses, Mêlés au goût de mes baisers, J'ai fait de savantes caresses
Pour les désirs inapaisés. Et la dame, en un spasme entr'ouvrant ses dents froides, Lui mordit les genoux à travers les plis roides Du samit écarlate, et le myre indulgent
« L'âge a fait mes sourcils et ma barbe d'argent, « Je suis trop vieux pour vous, belle dame amoureuse, « Trop las pour votre ardeur attirante et fiévreuse, « Trop usé pour le rêve et l'impossible essor,
« Que médite votre âme ; et, parmi vos crins d'or, « En vain, voluptueuse et morbide couleuvre, « Pour me plaire avez-vous, enfant, mis tout en œuvre ; « Le sang de mes vingt ans, que l'âge a refroidi,
« Trahit le vieux Myrdhinn et,dans l'ombre engourdi, « Songeur lourd de regrets, de tristesse et d'années, « Je suis le morne époux des vieilles fleurs fanées, « Un diseur de légende, autrefois gai chanteur
« Des gloires de mon siècle ; et le ruisseau menteur « Qui bavarde, emportant les fleurs à la dérive, « Dit plus de gais refrains aux roseaux de la rive, « Que Myrdhinn, aujourd'hui las des temps révolus,
« N'en a jamais chantés aux douze preux d'Arthus. « La vieillesse a figé le sang bleu de mes veines « Et votre jeune espoir poursuit des ombres vaines. « Que faites-vous assise encore à mes genoux !
« Un chevalier robuste à l'œil clair, au poil roux, « Voilà l'heureux ami qui calmerait votre âme , « Et vous perdez ici votre temps, belle dame. » Et la dame sourit et lui répondit. « Non ,
« Car serve de Myrdhinn est encore un beau nom, « Et mon rêve d'amour est un rêve de gloire. « Mais, dit-elle en riant, conte-moi quelque histoire, « Toi qui sais la légende et les mythes païens,
« Fais-moi quelque récit d'ombre et d'amour anciens « Je me consolerai du triste sort du nôtre. — « Et l'on dira plus tard : « Myrdhinn était l'apôtre « Et dame Viviane était son clerc d'amour, »
Interrompit Myrdhinn, en riant à son tour, « Soit, je vous dirai donc que dans Brocéliande « Une dame galloise, amoureuse et friande, « Étant un soir assise à l'endroit que voilà… »
Viviane, elle, dit : « Non, non, pas celle-là, « Doux sire, mais plutôt cette étrange légende « D'Orient, où l'on voit un roi de Samarcande « Dans une ville bleue aux toits en parasol,
« Et des mages persans interroger le vol « Des aigles, au chevet d'une reine captive… « Je me souviens, le roi voulait l'enterrer vive « Pour l'avoir à lui seul cachée à tous les yeux…
« Il s'agissait d'un charme ailé, mystérieux « Et c'était effrayant, ce vieux roi sur ce trône « Entrevu, lourd de pourpre et d'anneaux d'ambre jaune « Et ce charme endormeur aux savants rythmes d'or
« Ce divin conte ailé, je veux l'entendre encor, « Myrdhinn ! » et, dans sa robe aux tons d'aiguë marine, Elle appuyait sur lui ses bras et sa poitrine, L'enivrant de son corps à son corps enlacé,
Et le vieillard pensait : « Esprit froid et rusé, « Embûche de galloise et d'âme ambitieuse, « Par le roi Salomon, la dame est périlleuse ! » Mais il eut bientôt fait de dompter son effroi
Et, prenant dans ses mains les bras cerclés d'orfroi De la dame et, comptant des poignets aux aisselles Les anneaux, « Le vieux conte est âpre aux demoiselles, « Mais, quand ma dame prie, elle ordonne, et le vent
« De son léger caprice est un chêne mouvant, « Où ses désirs émis sont fleurs épanouïes. « Je vais donc vous conter des choses inouïes ; « Mais j'ai là dans une outre un breuvage divin
« Dont je voudrais avant, dans mon casque d'or fin, « Boire large rasade… après, si ma voix tremble, « Que Myrdhinn soit hué , nous en boirons ensemble, « (C'est un vin merveilleux) vous, pour mieux écouter,
« Moi pour chauffer ma verve et pour bien raconter. » Il dit et, renversant son vieux buste en arrière, Myrdhinn, ayant sifflé trois fois dans la clairière, L'un des deux palefrois accourut au grand trot.
Ayant flatté la bête au front, comme au garot, Myrdhinn prit en riant à l'arçon de la selle Une outre de cuir fauve et, parmi la vaisselle, Dont deux plats de vermeil étaient tout le trésor,
Un vieux casque héraldique, émaillé sur fond d'or. « La belle Viviane, au lieu d'un vidrecome, « De Myrdhinn voudra-t-elle accepter l'humble heaume Et la dame ayant dit : « Pour un honneur pareil
« Cléopâtre eut donné l'ongle de son orteil ! » Myrdhinn versa le vin de l'outre dans le casque. Le casque était orné d'un mufle de tarasque Et l'œil de la tarasque est funeste au félon.
Aussi, quand Viviane, avec un geste long, Eut remis le breuvage et le heaume au vieux sire, Lui ne put réprimer dans sa barbe un sourire Et, cachant son triomphe et son front dans ses doigts.
Il se rassit dans l'ombre et d'une lente voix : « Il était autrefois un roi de Samarcande… » Les lys étaient d'argent et dans Brocéliande, Où la lune au ciel clair et pâle errait sans bruit,
Myrdhinn, spectre écarlate entrevu dans la nuit, Contemplait à ses pieds Viviane endormie. « Douce et perfide dame, adorable ennemie, « Ces lys en sont témoins, je voulais t'épargner,
« Mais ton sauvage orgueil n'a pu se résigner « Et j'ai dû t'endormir, ô dame périlleuse ! « Le breuvage a fermé ta bouche astucieuse « Et le charme endormeur aux souples rythmes d'or,
« Le charme, que ta bouche en rêve implore encor, « Va t'enclore à jamais, invisible et vivante, « Dans le cercle mouvant de sa danse savante. « O doigts blancs et légers, qui frôliez mes genoux,
« Lents baisers, bras errants et frais, longs cheveux roux « Qui méditiez ma perte, un léger sortilège « De Myrdhinn vous déjoue, et les cheveux de neige « Et la barbe argentée ont pris les cheveux d'or.
« Ni corbeau croassant ni fanfare de cor, « Quand j'aurai prononcé les trois phrases magiques, « Ne pourront éveiller tes beaux yeux léthargiques « Et tu vas dans la ronce et les lys à jamais
« T'engloutir invisible, et pourtant je t'aimais ! » Il dit, et, dans ses mains ayant pris les mains froides De la dame et baisé longuement ses yeux roides, Il lui croisa les bras sur sa robe aux longs plis
Et, puis ayant posé dans les touffes de lys Cette adorable tête, ardente et douloureuse, « Adieu, murmura-t-il, adieu ; pâle amoureuse ! » Et le mage, en cadence élevant les deux bras,
Se mit au clair de lune à tracer pas à pas Un grand cercle et, sa bouche égrenait des paroles Magiques. Et les lys, entr'ouvrant leurs corolles,
Embaumaient ; les iris, emplis d'une lueur, Resplendissaient dans l'ombre, et, le front en sueur, Myrdhinn dansait toujours la danse ensorcelée. Myrdhinn dansait, l'œil fixe et la barbe emmêlée,
Et des lieux éloignés, du fond des antres frais Des rires et des voix, vains échos des forêts Nocturnes, bruissaient, musique bourdonnante ; Et la sueur coulait sur la peau frissonnante
Du vieux myre,. et c'étaient au fond des bois perdus Des appels et des pas, vaguement entendus Puis rien, rien que le bruit des deux pieds sur la mousse Retombant en mesure, et de l'herbe qui pousse
Rapide, épaisse et noire, humide et froid linceul De la dame endormie au pied du chêne aïeul. La lune entre des pins était alors cachée. Myrdhinn alors fit trêve et, la tête penchée,
Ayant neuf fois tourné sur lui-même, écouta, Et dans la forêt brune un fou rire éclata, Un rire jeune et frais, suivi d'un grand silence. Effilant les lys bleus en pâles fers de lance,
La lune à ce moment surgit entre les pins Et la clairière obscure et le creux des ravins Apparurent, peuplés de blanches silhouettes Et Myrdhinn murmura « C'est quelque cri de chouettes »
Et, comme un clair défi, le rire étrange et frais Éclata de nouveau, mais cette fois, plus près, « C'est quelqu'esprit des bois qui dans l'ombre erre et rôde, » Dit le mage, et cherchant à son doigt l'émeraude
Qui le rend invisible et chasse les esprits, Myrdhinn, vieux loup royal au piège enfin surpris, Sentit fondre son âme et tomber sa superbe. D'entre ses mains glissée et de ses mains dans l'herbe,
L'émeraude à son doigt n'était plus. Jeune et fou Le rire à son oreille éclata. « Le hibou « N'a pas ce rire ailé, dit une voix connue,
Et férocement rousse et férocement nue, Les seins droits et pourprés, rouge tentation, Le heaume de Myrdhinn sur l'or en fusion De ses fauves cheveux bondissant sur ses hanches,
Viviane apparut, farouche, entre les branches. L'émeraude à son doigt scintillait dans l'or roux. Myrdhinn lui, sanglotait, tombé sur ses genoux : « Puisque Myrdhinn a fait la folle rêverie
« D'endormir à jamais ma tunique fleurie « Et d'enchanter ma robe et mon hennin doré, « J'ai dû ceindre le heaume aux guerriers consacré, « Le heaume, où, te fiant aux vertus des tarasques,
« Tu verses aux félons des breuvages fantasques. « Se venger d'une dame en tenant endormis « Sa robe et son hennin, Arthus a-t-il permis, « Myrdhinn, cette traîtrise aux preux de son cortège ?
« Hennin de Viviane, on vous a pris au piège. « O doigts blancs et légers qui frôliez ses genoux, « Lents baisers, bras errants et frais, longs cheveux roux « Qui méditiez sa perte, un léger sortilège
« De Myrdhinn vous déjoue et, les cheveux de neige « Et la barbe argentée ont pris les cheveux d'or. « Ni corbeau croassant ni fanfare de cor, « Quand j'aurai prononcé les trois phrases magiques,
« Ne pourront éveiller tes beaux yeux léthargiques, « Et tu vas dans la ronce et les lys à jamais « T'engloutir invisible, et pourtant je t'aimais ! » Et, riant à Myrdhinn, qui pleurait en silence,
La dame au clair de lune exécuta la danse.
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