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1896

PHILOSOPHIE

Jeanne LOISEAU

Je songe bien souvent à votre œuvre profonde, A ce plan gigantesque en votre esprit conçu : Retracer pas à pas le chemin que le monde Poursuit à son insu ;

Cet unique chemin où, dans l'ombre éternelle, Tout en semblant errer, marche le genre humain ; Où jadis de ses dieux la bonté paternelle Le guidait par la main.

Vous contemplez partout les forces impassibles ; Sans pouvoir présumer leurs effets à venir, Sans décider non plus sur leurs causes possibles Et sans les définir,

Vous voulez seulement constater leur empire, Dire où leur bras de fer a dirigé nos pas. Si pour d'autres Demain sera meilleur ou pire, Vous ne le cherchez pas.

Et Demain toutefois, recueillant vos idées, En illuminera le Passé, noir décor ; Elles iront ainsi, par le temps fécondées, Grandissantes encor.

Elles ajouteront leur pierre à l'édifice Dont vous étudiez, pensif, les fondements : Tour dont le sang des cœurs, les pleurs du sacrifice Forment les durs ciments,

Et qui monte toujours, Babel inébranlable, Et qu'on n'augmentera qu'en faisant comme vous, En sondant les secrets du passé formidable, Car lui seul est à nous.

Moi, qui de ces lueurs reste tout éblouie, Et qui toujours échappe à la réalité, J'eus un songe embrassant ‒ vision inouïe ! ‒ La vague immensité.

Je vis l'effort constant de l'ardente Nature, A chaque illusion accordant son tribut Et suivant jusqu'au bout l'éternelle aventure, Toucher enfin le but.

De progrès en progrès se cherchant elle-même, Grâce à des millions de siècles entassés La matière unirait dans un être suprême Ses pouvoirs dispersés.

Elle aurait ce jour-là la pleine conscience De son essence propre et de ses propres lois ; Toute évolution et toute expérience Cesseraient à la fois.

Les temps seraient remplis. La puissance infinie N'étant qu'un attribut de l'absolu savoir, Il paraîtrait enfin, ce Dieu que l'esprit nie, Que le cœur voudrait voir.

Ainsi s'expliquerait le tourment indicible, Le désir implacable et de tous les instants Qui sur l'âpre chemin du bonheur impossible Nous traîne haletants.

Ce rêve d'idéal, d'amour et de lumière, Qui commence à la bête et qui finit à Dieu, Nous charme, nous, chétifs, à la forme première Disant à peine adieu.

Mais tandis qu'autrefois, par une erreur grossière, Nous placions hors de nous la divine grandeur, Nous savons aujourd'hui que de notre poussière Doit surgir sa splendeur.

Nous la portons en nous, comme l'infime atome En germe recélait l'esprit qui resplendit. Quoi ! déjà dans nos seins le sublime fantôme Se dégage et grandit.

Triomphe, ivresse, espoir où notre orgueil s'abreuve ! Hélas ! qu'il nous soit doux au moins de le penser, Car la loi qui nous fit, gauche et fragile épreuve, Va nous recommencer.

Mais peut-être, ‒ ô mystère ! ô synthèse des choses ! Enfantement brutal, horrible, essentiel, Dont tout souffre, l'insecte en ses métamorphoses Et l'astre énorme au ciel, ‒

Peut-être, dans l'immense et finale harmonie, Rien ne s'étant perdu, nos maux, nos passions Feront plus de clarté que la gloire infinie Des constellations.

Et puisque, élaborant un Dieu, créant un être Qui réunisse en soi ses milliers d'éléments, La Force unique doit avant tout se connaître En tous ses changements,

Vous, dont l'œil calme a lu dans le temps et l'espace, Qui voulez, pressentant cette suprême loi, Dire à l'humanité qui se hâte et qui passe : « Attends, regarde-toi ! »

Vous êtes en avant de la foule frivole, Vous avez fait un pas vers l'accomplissement, Et votre voix tranquille a mis une parole Dans notre bégaiement.

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