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1896

LE DÉSIR

Jeanne LOISEAU

Le Désir éternel, monstre blême aux yeux caves, Dit à mon pauvre cœur : « Tu te crois libre et fort ; tous les dieux, tu les braves… Mais je suis ton vainqueur.

« C'est moi seul que tu sers. Pour moi tu te soulèves A chaque battement. Je te trompe à toute heure et transforme tes rêves En un affreux tourment.

« J'éloigne pas à pas le bonheur qui te tente, Et qui fuit sans recours. Je fais se consumer en une vaine attente Tes ans déjà si courts.

« Je corromps tes plaisirs, j'empoisonne ta joie, Moi, le vrai Tentateur. Tu m'adores pourtant, vil esclave, ma proie, Lassé d'un Créateur.

« Si tu me renversais du trône inaccessible Où les destins m'ont mis, La Douleur et la Mort et le Temps invincible Te deviendraient soumis.

« Mais je n'ai rencontré, parmi la multitude Des aveugles mortels, Qu'un seul audacieux dont la fière attitude Menaçât mes autels.

« Celui-là posséda tous les biens que sur terre J'inventai pour appâts : Les trésors, le pouvoir, l'amour plein de mystère Ont fleuri sous ses pas.

« Pourtant, détournant d'eux sa face auguste et triste, Bouddha, l'homme divin, Sut que par la folie humaine je subsiste Et que mon culte est vain.

« Il voulut arrêter l'éternelle hécatombe Où se plaît ma fureur ; Toute vie est à moi, seule avec moi la tombe Rivalise d'horreur.

« Il voulut arracher de ma griffe sanglante L'adolescent joyeux, L'homme fait, le vieillard à la tête branlante, Que j'enivre le mieux.

« Il dit : « Mort au Désir !… Tout désir est un leurre. « Sans cesse inapaisé, « L'homme attend l'avenir, ou se retourne et pleure « Ce qu'il a méprisé.

« Celui qui dans son sein éteindra l'âpre flamme « Vivra semblable aux dieux, « N'ayant jamais ni vœux ni regrets dans son âme, « Ni larmes dans ses yeux. »

« Ainsi parlait Bouddha, le seigneur doux et sage ; Et depuis ce moment Plus d'un astre rapide a marqué son passage Au fond du firmament ;

« Plus d'un dieu s'est levé, pour la pensée humaine, Dont le trône est tombé. Moi seul, moi l'Éternel, qui la dompte et la mène, Je n'ai pas succombé.

« Car je suis le Désir, qui tue et renouvelle, Père de tout effort : Sous mon fouet hurle et court l'humanité rebelle… Je l'entraîne à la mort. »

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