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1896

LE BONHEUR

Jeanne LOISEAU

Le bonheur… le bonheur… Cher, nous savons tous deux Combien ce mot étrange est vide de pensée, Ce mot dont l'âme humaine est à jamais bercée Entre la terre sombre et le ciel hasardeux.

Pourtant nous l'avons dit, et sur ma lèvre folle Avec une âpre ardeur il est souvent venu ; Je l'ai vu rayonner surtout dans l'inconnu : Mon cœur s'est fatigué de ce tourment frivole.

Et je vous ai parfois vous-même fait souffrir, Car n'ayant nulle idole et nul espoir au monde Hors vous, je m'irritais, en mon erreur profonde, Que votre main ne sût d'un tel mal me guérir.

L'extase que le moine en sa froide cellule Trouve en Dieu, les vapeurs du haschisch et du vin, Ce qu'au monde réel l'homme demande en vain, Cet idéal fuyant dont le désir nous brûle,

J'ai voulu l'obtenir ‒ moi qui n'y croyais pas ‒ D'un amour surhumain, sans faiblesse et sans trêve, Et je vous ai troublé d'un impossible rêve, Quand j'aurais dû charmer la route où vont vos pas.

Votre cœur tendre et fort comprend et me pardonne, Mais je prends ma chimère orgueilleuse en mépris. Ami, ma part de joie ineffable et sans prix, C'est l'humble et doux bonheur qu'en secret je vous donne.

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