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1896

FANTÔMES DIVINS

Jeanne LOISEAU

A l'heure où votre ciel croule, O dieux des siècles passés ! Quand le monde rit et foule Tous vos trônes renversés,

Je m'attendris et je songe Que votre subtil mensonge De l'Idéal qui nous ronge Est le radieux flambeau.

Tous nos rêves dans votre ombre Ont flotté, formes sans nombre, Et votre gloire qui sombre Met notre espoir au tombeau.

Heureux ceux que notre sphère, En ses horizons étroits, Peut désormais satisfaire, Sous les cieux vides et froids !

Heureux ceux dont la pensée, Parfois déçue et lassée, Vers la chimère effacée Ne se retourne jamais,

Et dont le rêve impassible, Restreint au monde sensible, Ne poursuit pas l'impossible Jusqu'aux plus lointains sommets !

Pour moi, dans la vieille Égypte, Je m'égare sans remords Au sein de la sombre crypte Où vivent toujours ses morts.

J'aime à croire qu'endormie Dans l'étroite tombe amie, La somptueuse momie Songe encore aux jours anciens,

Et qu'en sa fixe prunelle, Durant la vie éternelle, Luit la vision charnelle Des bonheurs qui furent siens.

Ou bien, sur les bords du Gange, Dans un lumineux décor, Je contemple un monde étrange Et j'ai des ailes encor.

Parmi les temps insondables, Mes destins inévitables Par des nombres formidables Comptent les ans révolus,

Car les siècles par centaines Font les âmes incertaines Dignes de boire aux fontaines Où s'enivrent les élus.

Sous l'arbre au feuillage antique, Je m'assieds avec Bouddha, Épris du songe mystique Dont la beauté l'obséda.

Là, sa douce âme pensive Vit s'approcher, agressive, La tentation lascive Des corps éclatants et nus ;

Ferme, il poursuivit sa voie, Car l'éclair de notre joie Est dérisoire et se noie En des gouffres inconnus.

Parfois, dans la steppe aride De l'Iran sec et poudreux, Sur le désert, qui se ride Vers l'horizon vaporeux,

Je distingue dans la brume, Parmi l'air qui se parfume, Une simple pierre où fume Et flambe quelque tison :

De l'Arya des vieux âges, Suivant ses pieux usages, C'est là l'autel où ses sages Murmurent leur oraison.

Des hauts remparts de Carthage, Où la terre aux flots s'unit, J'adore, un soir, sans partage, Le front si pur de Tanit.

Dominant la mer tranquille, Elle sourit, immobile, Et sa puissance subtile Enchante et dissout le cœur ;

Ou bien son fin croissant grêle, Effleurant quelque tourelle, Semble, fantastique et frêle, Un hiéroglyphe moqueur.

Et devant quelque humble toile D'un vieux maître florentin, Où les mages voient l'étoile Qui blanchit dans le matin,

Je nais aux siècles gothiques, Pour chanter de doux cantiques, Sous les merveilleux portiques Tout embrumés par l'encens,

Et pour baiser avec joie, Sous le vitrail qui flamboie, De Jésus, dont le front ploie, Les membres éblouissants.

Non, je ne puis vous maudire, Vous, nos charmeurs, vous, les dieux ! En vain le jour se retire De votre ciel radieux,

De vous en vain mon cœur doute… Pour éclairer notre route Ce Demain, que je redoute, Qu'a-t-il de meilleur que vous ?

Dans notre existence brève, Vaut-il mieux marcher sans trêve, Ou s'enchanter d'un grand rêve, Les mains jointes, à genoux ?

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