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1871

1871

Hector L'ESTRAZ

Dans les guérets féconds où les futures gerbes Offraient leur espérance en verdoyants épis, Dans les prés où les fleurs vermeilles dans les herbes Faisaient aux amoureux de splendides tapis,

Dans les bosquets ombreux emplis de frais murmures, Dans les sentiers secrets où l'on va deux à deux, Dans ces riants massifs dont les vertes ramures Ouïrent tant de mots d'amour et tant d'aveux,

Dans ces vallons aimés, pleins de joie et de vie, Où la fauvette avait son nid dans les buissons, Où l'on sentait son âme enivrée et ravie Des rayons du printemps, du rire et des chansons,

Tout est ruine et deuil !— L'ouragan des batailles A balayé les fleurs dans ses noirs tourbillons Les arbres sont hachés de profondes entailles, La plaine a sur ses flancs de lugubres sillons.

La colère de l'homme implacable et fatale Ici s'est déchaînée en tempête de feu, Dans son sauvage effet mille fois plus brutale Que la foudre éclatante entre les mains de Dieu.

La guerre a passé là. — Tout est mort ! — Il ne reste Que des débris ! — Où sont les espoirs décevants ?… La guerre a passé là ! couchant d'un coup funeste Sa sanglante moisson d'hommes, épis vivants.

— Et dans la plaine, va, pareille à quelque aïeule Évoquant du passé les bonheurs fugitifs, D'un pas désespéré, la pauvre femme, seule, Seule avec les bébés effarés et pensifs.

D'un œil sombre cherchant l'absent dont son Cœur rêve, Elle s'en va traînant et sa vie et son deuil. Pour elle, le soleil qui dans les cieux se lève, C'est la lampe de mort brûlant près d'un cercueil.

Elle soupire : « Hélas, déchirement des âmes ! » Ces lieux riants et doux sont désolés, — oh ! voi, » Dans ces bois, dans ces prés jadis nous nous aimames, » O mon cher endormi, vois ! j'y reviens sans toi.

» Pourquoi n'es-tu pas là, toi que toujours je pleure ; » Pourquoi donc nous quitter, toi que j'attends toujours, » Pourquoi t'en être allé si longtemps avant l'heure, » Pourquoi donc en leur fleur briser tous nos amours ?

» Ne t'en souvient-il plus que j'étais ton idole, » Et toi mon cher soutien ? — Pourquoi n'es-tu plus là ? » Oh ! dis-moi, — que mon cœur avec mon âme y vole, » Dis-le moi le pays où la mort t'exila !… »

— Puis, morne, contemplant les bébés qu'elle adore : « Souvenirs les plus chers de l'amour effacé, » Pauvres anges, croissez ! vous sourirez encore » Vous, vivez d'avenir ! — moi je vis du passé.

» Vos yeux où mes baisers vont essuyer vos larmes » Auront bientôt brillé, bientôt auront souri, » La vie aura pour vous son bonheur et ses charmes, » Mais pour moi le bonheur en sa source est tari.

» Vos yeux pourront encor, heureux, pleins de lumière, » Se lever vers le ciel ; — moi, je n'ai qu'à gémir » En contemplant la terre, espérance dernière » Où près du trépassé je voudrais m'endormir. »

— Et dans la plaine, va, pareille à quelque aïeule Évoquant du passé les bonheurs fugitifs D'un pas désespéré, la pauvre femme, seule, Seule avec les bébés effarés et pensifs.

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