Skip to content
1894

SAINTE BENZINE

Maurice Étienne LEGRAND

Dans nos soirées, les jeunes gens Qui se piquent d'être galants Mettent des gants Blancs.

(Je dois ajouter qu'il n'y a guère Que le caissier du Crédit Foncier Qui s'obstine à porter des gants foncés ; Mais l'on sait assez

Qu'il n'a pas les bonnes manières.) Mais vous comprenez parfaitement Que les gants blancs, En dansant,

C'est très salissant ; — Et ce n'est pas avec les émoluments Que nous donne le Gouvernement Que nous pouvons nous mettre en frais,

Chaque soir, de nouveaux gants frais ; — D'autant que, cet hiver, Le mouvement mondain prend des proportions extraordinaires Nous avons eu deux bals à la Préfecture ;

Les gens bien informés assurent Qu'il y aura un autre bal Chez le Général, Un autre chez le Président du Tribunal,

Et un à la Banque de France (Si le directeur ne perd pas sa vieille tante). Avouez qu'alors les gants, sans benzine, Ce serait la ruine, la ruine…

Benzine, benzine, benzine sainte, Des employés à deux mille cinq ! (La mie de pain, ça se sent moins, Mais ça nettoie beaucoup moins bien.)

Maintenant il y a des gens poseurs, Pour prétendre que cette odeur C'est abominable ; — Avis d'ailleurs contestable,

Car je sais des narines Qui ne détestent pas un petit mélange de benzine. Et puis, direz-vous aussi que ça manque de chic ? Ça dénote simplement le garçon pratique,

Et il me semble que, quand on veut marier sa fille, Un jeune homme qui sent la benzine Doit inspirer plus de confiance aux mères de famille.

Cookies on Poetry Cove

We use cookies to remember your language preference and — only with your consent — to learn how Poetry Cove is used. You can change your mind any time.