Skip to content
1894

LES CURE-DENTS SE SOUVIENNENT

Maurice Étienne LEGRAND

Sur les tables des restaurants à prix modiques, Nous sommes les pauvres cure-dents mélancoliques. Oh, le voisinage écoeurant, banal, De la carafe, peut-être bien pas en cristal,

Et du pot, du petit pot disgracieux, où s'attarde, Bornibus (sa moutarde ? ) Rêves enchanteurs De destins meilleurs :

Ah ! devenir comme nos sœurs, Les plumes fécondes d'un grand auteur ! Mais ce songe n'est que mensonge : Le dîneur affamé nous ronge,

Éternellement taillés et retaillés — comme des ongles. Puis parfois le bourgeois en joie S'offre le régal royal d'une oie ; Et nous retrouvons, dans le repaire de ses molaires,

La chair, dont il lit sa chère, qui nous est chère. Alors il nous souvient Des jours anciens Et du soir d'automne où quelque servante accorte

Pluma notre pauvre mère, devant une porte : « En fermant les yeux je revois « L'enclos plein de lumière, « La haie en fleurs, le petit bois,

« La ferme et la fermière. » Comme l'a dit si ingénieusement Hégésippe Moreau. Sur les tables des restaurants à prix modiques, Nous sommes les pauvres cure-dents mélancoliques.

Cookies on Poetry Cove

We use cookies to remember your language preference and — only with your consent — to learn how Poetry Cove is used. You can change your mind any time.
LES CURE-DENTS SE SOUVIENNENT · Maurice Étienne LEGRAND · Poetry Cove