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1862

Solvet seclum

Charles-Marie LECONTE DE LISLE

Tu te tairas, ô voix sinistre des vivants ! Blasphèmes furieux qui roulez par les vents, Cris d'épouvante, cris de haine, cris de rage, Effroyables clameurs de l'éternel naufrage,

Tourments, crimes, remords, sanglots désespérés, Esprit et chair de l'homme, un jour vous vous tairez ! Tout se taira, dieux, rois, forçats et foules viles, Le rauque grondement des bagnes et des villes,

Les bêtes des forêts, des monts et de la mer, Ce qui vole et bondit et rampe en cet enfer, Tout ce qui tremble et fuit, tout ce qui tue et mange, Depuis le ver de terre écrasé dans la fange

Jusqu'à la foudre errant dans l'épaisseur des nuits ! D'un seul coup la nature interrompra ses bruits. Et ce ne sera point, sous les deux magnifiques, Le bonheur reconquis des paradis antiques

Ni l'entretien d'Adam et d'Ève sur les fleurs, Ni le divin sommeil après tant de douleurs ; Ce sera quand le Globe et tout ce qui l'habite, Bloc stérile arraché de son immense orbite,

Stupide, aveugle, plein d'un dernier hurlement, Plus lourd, plus éperdu de moment en moment, Contre quelque univers immobile en sa force Défoncera sa vieille et misérable écorce,

Et, laissant ruisseler, par mille trous béants, Sa flamme intérieure avec ses océans, Ira fertiliser de ses restes immondes Les sillons de l'espace où fermentent les mondes.

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