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1884

Si l'Aurore

Charles-Marie LECONTE DE LISLE

SI l'Aurore, toujours, de ses perles arrose Cannes, gérofliers et maïs onduleux ; Si le vent de la mer, qui monte aux pitons bleus, Fait les bambous géants bruire dans l'air rose ;

Hors du nid frais blotti parmi les vétivers Si la plume écarlate allume les feuillages ; Si l'on entend frémir les abeilles sauvages Sur les cloches de pourpre et les calices verts ;

Si le roucoulement des blondes tourterelles Et les trilles aigus du cardinal siffleur S'unissent çà et là sur la montagne en fleur Au bruit de l'eau qui va mouvant les herbes grêles ;

Avec ses bardeaux roux jaspés de mousses d'or Et sa varangue basse aux stores de Manille, À l'ombre des manguiers où grimpe la vanille Si la maison du cher aïeul repose encor ;

Ô doux oiseaux bercés sur l'aigrette des cannes, Ô lumière, ô jeunesse, arome de nos bois, Noirs ravins qui, le long de vos âpres parois, Exhalez au soleil vos brumes diaphanes !

Salut ! Je vous salue, ô montagnes, ô cieux, Du paradis perdu visions infinies, Aurores et couchants, astres des nuits bénies, Qui ne resplendirez jamais plus dans mes yeux !

Je vous salue, au bord de la tombe éternelle, Rêve stérile, espoir aveugle, désir vain, Mirages éclatants du mensonge divin Que l'heure irrésistible emporte sur son aile !

Puisqu'il n'est, par delà nos moments révolus, Que l'immuable oubli de nos mille chimères, À quoi bon se troubler des choses éphémères ? À quoi bon le souci d'être ou de n'être plus ?

J'ai goûté peu de joie, et j'ai l'âme assouvie Des jours nouveaux non moins que des siècles anciens. Dans le sable stérile où dorment tous les miens Que ne puis-je finir le songe de ma vie !

Que ne puis-je, couché sous le chiendent amer, Chair inerte, vouée au temps qui la dévore, M'engloutir dans la nuit qui n'aura point d'aurore, Au grondement immense et morne de la mer !

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