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1884

Le Lévrier de Magnus III

Charles-Marie LECONTE DE LISLE

C'est un ancien moutier de Nonnes, qu'en l'Année Mil et cent le royal Godefroy dédia À la Mère de Dieu, d'étoiles couronnée. Sur cet âpre coteau du Carmel, où pria,

Jadis, Élie, au temps des terribles merveilles, Le char miraculeux du Voyant flamboya. Le moutier dresse là ses murailles, pareilles À de blanches parois de tombe, d'où le chœur

Des vierges chante et monte aux divines Oreilles. Salah-Ed-Din, le grand Soudan au noble cœur, Respecta ce retrait des humbles infidèles, Et, vivant, l'abrita de son sabre vainqueur.

Mais il est mort, et nul ne s'inquiète d'elles, Hors la Mère céleste et les Esprits de Dieu Qui, sans doute, d'en haut, les couvrent de leurs ailes. Amen ! Car un démon rôde autour du saint lieu.

N'ayant aucun souci de la Vierge ou des Anges, Il aiguise son fer, il attise son feu. Donc, cent Nonnes, chantant les pieuses louanges, Vivent là, sous la règle austère du Carmel,

Aussi pures que les nouveau-nés dans leurs langes. Loin de l'orage humain, loin du monde charnel, Coulant leurs chastes jours dont le terme est si proche, Elles ont l'avant-goût du repos éternel.

Plus jeune que ses sœurs, comme elles sans reproche, L'Abbesse Alix commande au Saint Carmel, étant Du sang de Bohémond, le prince d'Antioche. Hier, elle a délaissé, pour le Ciel qui l'attend,

Palais, richesse, orgueil de sa haute lignée, Et, très belle, l'amour, mensonge d'un instant. L'aube du Jour sans fin dont son âme est baignée Nimbe son front tranquille, et ses pieds radieux

Semblent avoir quitté notre ombre dédaignée. Mais le courage et la fierté de ses aïeux Couvent au fond du cœur de la Recluse austère ; Ils luisent par instants dans la paix de ses yeux.

Ainsi, bien au-dessus des vains bruits de la terre, Dans l'adoration, la prière et l'espoir, S'élève sur le roc le moutier solitaire. Or, en ce temps, voici que, par un ciel fort noir

Qui verse le silence à la maison sacrée, L'Abbesse Alix préside à l'office du soir. Un vieux moine, front ras et face macérée, Se prosterne à l'autel et baise les pieds blancs

De la très sainte Vierge auguste et vénérée. Lampes, cierges, flambeaux, jettent leurs feux tremblants Sur les murs où, d'après les mœurs orientales, Les Martyrs, sur fond d'or, s'alignent tout sanglants.

Pour l'Abbesse et ses sœurs, assises dans leurs stalles, Elles déroulent un murmure lent et doux Que le signe de Croix coupe par intervalles ; Puis toutes à la fois se courbent à genoux

Sur le pavé luisant que les lueurs bénies, Du Sanctuaire au seuil, rayent de reflets roux. Elles chantent en chœur les saintes litanies À la Dame du ciel debout sur le Croissant

De la lune, au plus haut des voûtes infinies. Brusquement, dans la nuit calme, un cri rugissant Éclate, et se prolonge autour du moutier sombre, Et l'écho du Carmel le roule en l'accroissant.

Les bandits du désert, qui pullulent dans l'ombre, Escaladent les murs, rompent les lourds barreaux, Bondissent dans la crypte, et leur foule l'encombre. Le vieux moine égorgé saigne sur les carreaux.

L'un saisit l'ostensoir, l'autre le Christ d'ivoire Et la nappe, et ceux-ci descellent les flambeaux ; Cet autre boit le vin consacré du ciboire ; Et cent autres, avec des cris luxurieux,

Emportent leur butin vivant dans la nuit noire. Puis, en longs tourbillons qui rougissent les cieux, Des quatre coins du saint moutier, d'horribles flammes Grondent, l'enveloppant d'un linceul furieux.

Pour les Nonnes, en proie aux outrages infâmes, Les unes, se lavant des souillures du corps, Ont dans ce feu sauveur purifié leurs âmes ; D'autres, tordant leurs cous avec de vains efforts,

Entre les bras de fer qui les ont enchaînées, S'en vont pour un destin pire que mille morts : Elles vivront, traînant de sinistres années, Oublieuses du Ciel à tout jamais perdu,

Et dans l'ardente nuit s'engloutiront damnées. Alix ! Alix ! à qui cet honneur était dû De monter vers ton Dieu par la voie éclatante Du martyre, hélas ! Dieu n'a-t-il rien entendu ?

Tes cris d'horreur, ni ta prière haletante ? Non ! Les cieux étaient sourds, ô vierge, à ton appel, Et la mort glorieuse a trompé ton attente. Te voilà désormais indigne de l'autel,

Innocente et pourtant maculée, ô victime, Fille des Preux, gardiens du Sépulcre immortel ! Mais ton cœur s'est gonflé de leur sang magnanime ; Tu te dresses, Alix, dans l'antre où le bandit,

Où le sombre Apostat a consommé son crime. Il te contemple, admire et se tait, interdit Devant l'ardent éclair qui sort de ta prunelle ; Ton geste le soufflette et ta bouche lui dit :

— Ô malheureux, promis à la flamme éternelle, Qu'as-tu fait ! J'étais vierge, et sans tache, et l'Amour Divin, avant la mort, m'emportait sur son aile. Et voici que le Ciel m'est ravi sans retour !

La honte imméritée a vaincu la foi vaine : Le jour de ton forfait sera mon dernier jour. Sois voué, misérable, à l'angoisse, à la haine, À la luxure, à la soif de l'or et du sang,

À la peur, avant-goût de l'ardente Géhenne ! Va ! traîne de longs jours encor. Vis, amassant Crime sur crime, en proie aux soudaines alarmes Des nuits, épouvanté, furieux, impuissant !

Souviens-toi que la plus amère de mes larmes Comme un funèbre anneau s'est rivée à ton doigt. Rien ne le brisera, ta force ni tes armes. Mais, à l'heure où chacun doit payer ce qu'il doit,

Tu sentiras couler l'Opale vengeresse, Et mon spectre à Satan t'emportera tout droit. Moi, j'ai vécu. La mort devant mes yeux se dresse. Que tout mon sang te marque à la face, assassin !

Et que Dieu, s'il se peut, pardonne à ma détresse ! — Alix, alors, avant qu'il rompe son dessein, Saisissant une dague aux parois arrachée, Se l'enfonce d'un coup rapide dans le sein.

Telle tu la revois, immobile et couchée Sur la peau de lion de ta tente, ô Vieillard ! Ce sang, ce sang ! ton âme en est toujours tachée. C'est en vain que le temps, de son épais brouillard,

Voile de tes forfaits l'infamie et le nombre : Alix, sanglante et morte, habite ton regard ! Et, par surcroît, dès l'heure inexpiable et sombre Où, se frappant soi-même, elle a perdu le Ciel,

Quatre autres visions accompagnent ton ombre. Nuit et jour, accroupi, silencieux, et tel Que le voilà, le noir Lévrier te regarde. Rien ne t'a délivré de ce Chien immortel !

Que de fois ton poignard, plongé jusqu'à la garde, Vainement a troué cette insensible chair, Vapeur mystérieuse et commise à ta garde ! Cet œil féroce où flambe un reflet de l'Enfer,

Où que tu sois, que tu veilles ou que tu dormes, Te traverse le cœur d'un immuable éclair. Et trois Ombres encor, trois Sarrasins difformes, Debout, devant ta face, avec le rire aux dents,

Te dardent fixement leurs prunelles énormes ! Ce Lévrier, ces trois spectres, ces yeux ardents, Hors toi, nul ne les voit, nul ne sait le supplice Qui te laisse impassible et te ronge au dedans.

Çà et là, pour leurrer le Diable et sa malice, Tu vas et viens, pillant, tuant ; sur ton chemin Toujours la Vision implacable se glisse. Tu ne peux arracher ni l'anneau de ta main

Ni la sourde terreur de ton âme, et tu rêves : Que va-t-il m'arriver cette nuit, ou demain ? Et, semblables aux flots qui vont battant les grèves, Du temps inépuisable écumes d'un moment,

S'accumulent sur toi, Magnus, les heures brèves. Ta puissance, ton or, l'horrible enivrement De tes forfaits, n'ont pu combler ton cœur, abîme De songes effrénés, ta joie et ton tourment.

Comme un homme debout sur quelque haute cime, Et qui chancelle au bord de gouffres entr'ouverts, Le vertige t'étreint, et son horreur t'opprime. Enfin, las, assouvi des torrides déserts,

Un suprême désir s'éveille dans ton âme De voir couler le Rhin entre ses coteaux verts. L'ancien pays longtemps oublié te réclame ; Tu voudrais enfouir au donjon des aïeux

Les trésors amassés durant ta vie infâme. Tous les hommes étant, quoique fort envieux, Lâches et vils devant quiconque a la richesse, Ton or taché de sang éblouira leurs yeux !

Mais comment échapper à ta horde ? Sans cesse Tu songes à cela, sombre et vieux prisonnier De la bande de loups que tu mènes en laisse. Ces Dieux-là, tu ne peux du moins les renier ;

Une chaîne infernale à ton destin les lie. Oh ! les exterminer d'un coup, jusqu'au dernier ! Fuir cette terre horrible et de terreurs emplie, Et, feignant le retour pieux au sol natal,

Jouir de tant de biens dont la source s'oublie ! Or, une nuit, tandis que le spectre fatal, Le Chien muet, hantait ta paupière fermée, Tu t'éveilles bien loin du monde oriental.

Qu'est-ce donc ? Ce n'est plus la tente accoutumée. Dors-tu, Magnus ? Es-tu couché dans ton linceul ? Quels sont ces murs massifs et hauts, noirs de fumée ? Vois ! c'est la salle antique où mourut ton aïeul !

Écoute ! c'est le vent dans la tour écroulée Où le hibou hulule, et qu'il habite seul ; C'est le Rhin qui murmure et fuit dans la vallée, Sous le roc d'où, jadis, vers la tombe d'un Dieu,

Comme l'aigle au matin, tu pris ton envolée. Par où, comment, Vieillard, revins-tu dans ce lieu ? Tu ne sais, si ce n'est que ta chair est vivante. Tes démons familiers ont accompli ton vœu !

Ici, tels qu'autrefois sur la face mouvante Du désert, ils sont là, tous quatre, le Chien noir Et les trois Sarrasins, ta secrète épouvante. Oh ! s'arracher les yeux pour ne plus les revoir !

S'engloutir dans la nuit solitaire et profonde, Dans l'oubli de la vie et de son désespoir ! Pareil à Laquedem qui marche et vagabonde, Sans but et sans repos, et toujours haletant,

Faut-il attendre autant que durera le monde ? Où sont-ils, pour bénir l'irrémissible instant, Tous ces moines, ces vils mâcheurs de patenôtres, Gorgés par tes aïeux de tant de biens pourtant ?

Te voyant misérable et seul, les bons apôtres Ne donnent rien pour rien, et savent, tour à tour, Damner les uns pour mieux vendre le Ciel aux autres. Puisse Satan griller ces ladres dans son four

Septante fois chauffé de soufre et de bitume, Dusses-tu, s'il le faut, les y rejoindre un jour ! Plein d'anciens souvenirs, de haine et d'amertume, Ainsi le duc Magnus, devant l'âtre enflammé,

Songe, allant et venant, comme il en a coutume, Dans son rêve sinistre à jamais enfermé.

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