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1884

Le Lévrier de Magnus I

Charles-Marie LECONTE DE LISLE

CERTES, le duc Magnus est fort comme un vieux chêne, Mais sa barbe est très blanche, il a quatre-vingts ans Et songe quelquefois que son heure est prochaine. Droit dans sa gonne, avec son collier de besans

Et la bande de cuir où pend la courte dague, À travers la grand'salle il marche à pas pesants. Son front chauve est haché de rides, son œil vague Regarde sans rien voir. Sur un des doigts osseux

Une opale larmoie au chaton d'une bague. Hâlé par de lointains soleils, il est de ceux Que, jadis, le César Souabe à barbe rousse Emmena pour aider aux Chrétiens angoisseux.

Il eut, en ce temps-là, mille vassaux en trousse, Serfs et soudards, bandits de la plaine et du Rhin, Son cri de guerre étant : Sus ! Oncques ne rebrousse ! Tous étaient gens de sac et de corde et sans frein,

Assoiffés du butin des villes merveilleuses Aux toits d'or, aux pavés d'argent, aux murs d'airain. Rêvant meurtre et pillage et nuits luxurieuses, Casqués du morion, lance au poing, cotte au flanc,

Ils l'ont suivi dans ses aventures pieuses. Sur la route, à travers les royaumes, brûlant Et saccageant, mettant à mal les belles Juives, Ils ont rôti les Juifs couchés au gril sanglant.

Aux exécrations des bouches convulsives Ils répondaient avec les rires de l'Enfer, Et leurs dagues gravaient la croix dans les chairs vives. Puis, ils ont vu Byzance et l'éclatante mer,

Et meurtri le sein blanc des Idoles divines Sous les coups qu'assénaient leurs gantelets de fer. Enfin, ivres déjà de sang et de rapines, Vers le Sépulcre saint, sans plus tourner le dos,

Ils se sont enfoncés aux terres Sarrasines. Et fièvre, soif, bataille et marches sans repos Ont si bien travaillé par l'Orient vorace, Qu'ils sont tous morts, semant les chemins de leurs os.

Mais lui, dur et robuste et fort têtu de race, L'armée en désarroi, demeura, seul des siens, Et le sable, au désert, ensevelit sa trace. Ses proches, ses amis, ses serviteurs anciens

Ont vécu, sans espoir que le temps le ramène, Le croyant trépassé chez les peuples païens. Ils dorment au tombeau, las d'une attente vaine ; Et la ronce et l'ortie ont obstrué depuis

Les coteaux et les champs de l'antique domaine. Les fossés sont à sec, l'eau stagnante des puits Décroît. Sans révéler rien de ses destinées, Aux monotones jours ont succédé les nuits.

Mystérieusement, après soixante années, Le voici reparu sur les coteaux du Rhin D'où, jeune, il déploya ses ailes déchaînées. Il n'est point revenu, pauvre, la corde au rein,

Avec l'humble bourdon et les blancs coquillages, Par les routes, pieds nus, tel qu'un vieux pèlerin. On n'a point vu passer de somptueux bagages Escortés de captifs faits aux peuples maudits,

Cheminant et ployant sous le poids des pillages. Mais, une nuit, des serfs, du fond de leurs taudis, Derrière la muraille hier déserte encore Ont vu luire des feux de leurs yeux interdits.

Quand, comment et par où revint-il ? On l'ignore. C'est bien lui cependant, sur le sombre rocher Qui le verra mourir et qui vit son aurore. Les moines ni les clercs n'osent plus l'approcher ;

Aux cavités de la chapelle centenaire L'orfraie et le hibou, seuls, sont venus nicher. Il vit là désormais, sur le haut de son aire, Dans le donjon moussu qu'ont noirci tour à tour

Les hivers, les étés, la pluie et le tonnerre. Et derrière les murs lézardés de la tour Il a, pour compagnons de sa vieillesse impie, Trois Sarrasins muets ramenés au retour.

Chacun, baron ou serf, s'inquiète et l'épie ; Mais nul n'a franchi l'huis barré de fer du seuil. On ne sait ce qu'il fait ou quel crime il expie. Un souffle d'épouvante, un air chargé de deuil

Plane autour du Croisé qui ne prie et ne chasse, Et qui s'est clos, vivant, dans ce morne cercueil. Les voyageurs qui vont de Thuringe en Alsace Passent en hâte, par les sentiers détournés,

Et se signent trois fois, et parlent à voix basse. Les Chevaliers-bandits, ces pilleurs forcenés Qui rôdent, infestant les deux bords du grand fleuve, S'écartent, eux aussi, des hauts murs ruinés.

Soit qu'ils jugent la proie assez piètre et peu neuve, Soit respect du vieux Duc blanchi sous d'autres cieux, Ils se sont abstenus de tenter cette épreuve. Donc, Magnus, lentement, comme un spectre anxieux,

D'un bout à l'autre de la salle à voûte épaisse Marche, les bras au dos, le rêve dans les yeux. Lames torses, carquois, engins de toute espèce, Trompes, bois de cerfs, peaux d'aurochs, de loups et d'ours,

Pendent aux murs moisis et que le temps dépèce. Pleines d'éclats soudains et de craquements sourds, Au fond de l'âtre creux flamboyent quatre souches Sur leurs doubles landiers de fer massifs et lourds.

La fumée et la flamme en tourbillons farouches Montent et font jaillir des chemises d'acier, Dans l'ombre, çà et là, des gerbes d'éclairs louches. Aux pieds d'une escabelle à brancards et dossier

Gît un grand lévrier d'Égypte ou de Syrie Que l'âge et que la faim semblent émacier. Devant l'âtre embrasé qui ronfle, siffle et crie, Il feint de sommeiller, immobile, allongé

Sur le ventre, étirant son échine amaigrie. L'arc vertébral tendu, nœuds par nœuds étagé, Il a posé sa tête aiguë entre ses pattes, Tel qu'un magicien l'eût en pierre changé.

L'ardeur du vaste feu brûle les dalles plates, Mais il n'en ressent rien, et, quoiqu'il soit tout noir, Il se revêt parfois de lueurs écarlates. Au dehors, une nuit funèbre. On entend choir

La pierre des merlons, et tressauter la herse, Et la tuile des toits dévaler et pleuvoir. Par masses, et tantôt par furieuse averse, Sans relâche et sans fin, lugubre effondrement,

La neige croule, pleut, tournoie et se disperse. D'un suaire rigide elle étreint rudement Le sol, les rocs, les bois, et le fleuve qui râle Sous les glaçons qu'il rompt de moment en moment.

Et le vent fait courir sa plainte sépulcrale Des caveaux du donjon à son faîte ébranlé, Embouchant l'escalier qui se tord en spirale. D'un rauque hurlement de cris aigus mêlé

Il emplit la crevasse ouverte à la muraille, Et fouette le battant sur le gond descellé. Il secoue aux piliers les grappes de ferraille, Ou, parfois, accroupi dans les angles profonds,

Il pousse un rire amer comme un démon qui raille. Le duc Magnus n'entend ni les cris ni les bonds Du vent qui s'évertue à travers les décombres Et culbute en courant les hiboux aux yeux ronds.

Le rude seigneur songe à des choses plus sombres : Ses vieilles actions le hantent chaque nuit De plus vivants sanglots et de plus mornes ombres. Tandis qu'il va le long du mur rugueux qui luit,

Assailli par le flux de son passé tenace, L'œil mi-clos du Chien noir l'espionne et le suit. Dès qu'il tourne le dos, cet œil plein de menace Avec avidité darde un éclair haineux

Qui s'éteint brusquement quand le maître repasse. Puis, le Chien souffle et fait vibrer ses reins noueux. Et les trois Sarrasins, roides, comme en extase, Sont là debout. Qui sait si la vie est en eux ?

Un immuable rire aux dents, la tête rase, Ils rêvent, flagellés par les rouges reflets De l'âtre crépitant où la souche s'embrase. Sur la grêle cheville et les bras violets

Qui pendent aux deux bords de leur veste grossière, Étincelle l'argent de triples bracelets. Ils gardent fixement ouverte la paupière, Où luisent deux trous blancs sous le front ténébreux.

On dirait un seul homme en trois spectres de pierre. Tels, maître, esclaves, chien, par le fracas affreux De la tempête qui se déchaîne et qui pleure, Veillent, cette nuit-là, sans se parler entre eux.

Qu'attendent-ils au fond de l'antique demeure ? Serait-ce point quelque jugement sans merci Qui se doit accomplir quand arrivera l'heure ? À quoi songe le vieux duc Magnus ? à ceci :

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