Il est des temps heureux et fiers de leur bassesse ;
Le nom seul de l'honneur les irrite et les blesse ;
Temps où chacun vous toise et se dit insulté.
Si bas que l'on murmure un mot de liberté ;
Où le plus brave est pris d'une épouvante extrême
S'il vous entend parler comme il pense lai-même ;
Où l'homme véridique est plus qu'un importun ;
Où la sainte franchise est l'ennemi commun ;
Des temps où l'on craint tout plus que sa conscience ;
Où chaque homme est à l'autre objet de défiance ;
Où l'on courbe l'échine, où l'on baisse le ton,
Sans trop savoir pourquoi, mais flairant le bâton ;
Où nul, grand ou petit, n'est posé sur son centre
Et sûr de ne pas choir que s'il marche à plat ventre ;
Où, pour avoir porté tout naturellement
Ses reins et son cou droits et parlé clairement,
Et dit, sans hésiter et sans rien en rabattre,
Qu'il fait jour à midi, que deux et deux font quatre,
On voit les bourgeois fuir et détourner les yeux
Ou vous lorgner d'un air fin et malicieux,
N'osant pas décider si l'auteur d'un tel crime
Est plus fou, plus méchant, plus bête ou plus sublime.
Les gens indépendants, le sage, l'homme expert
Vous plaindront, penseront : « Pauvre hère, il se perd !
« Que diable aussi — diront vos amis en colère —
Fait-il dans cette arène et dans cette galère ? »
Et vous aurez pour vous, sans prétendre à plus rien,
Trois ou quatre grands cœurs… y compris votre chien.