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1858

LES VENDANGES

Victor LAPRADE

Hier on cueillait à l’arbre une dernière pêche, Et ce matin voici, dans l’aube épaisse et fraîche, L’automne qui blanchit sur les coteaux voisins. Un fin givre a ridé la pourpre des raisins.

Là-bas voyez-vous poindre, au bout de la montée Les ceps aux feuilles d’or dans la brume argentée ? L’horizon s’éclaircit en de vagues rougeurs, Et le soleil levant conduit les vendangeurs.

Avec des cris joyeux ils entrent dans la vigne : Chacun, dans le sillon que le maître désigne, Serpe en main, sous l’arbuste a posé son panier. Honte à qui reste en route et finit le dernier !

Les rires, les clameurs stimulent sa paresse. Aussi comme chacun dans sa gaîté se presse ! Presqu’au milieu du champ, déjà brille, là-bas, Plus d’un rouge corset entre les échalas.

Voici qu’un lièvre part ; on a vu ses oreilles. La grive au cri perçant fuit et rase les treilles. Malgré les rires fous, les chants à pleine voix, Tout panier s’est déjà vidé plus d’une fois,

Et bien des chars, ployant sous l’heureuse vendange, Escortés des enfants, sont partis pour la grange. Au pas lent des taureaux, les voilà revenus, Rapportant tout l’essaim des marmots aux pieds nus.

On descend, et la troupe à grand bruit s’éparpille, Va des chars aux paniers, revient, saute et grappille ; Près des ceps oubliés se livre des combats. Qu’il est doux de les voir, si vifs dans leurs ébats,

Préludant par des pleurs à de folles risées, Tout empourprés du jus des grappes écrasées. Vois ces garçons frais et joyeux ; Le plus beau, c’est encor le nôtre ;

Comme il sourit de ses grands yeux ! Comme il nous cherche l’un et l’autre ! Depuis que Dieu me l’a donné, Ce fils, ta souriante image,

Je crois dans mon cœur étonné Que je t’aime encor davantage. Oui, notre âme agrandie est plus pleine d’amour. Dieu nous a fait largesse.

Ma maison et mon cœur ont reçu dès ce jour La suprême richesse. Sois bénie à jamais avec ton fruit charmant, Ô branche maternelle !

Viens t’enlacer au cou du père et de l’amant, Viens, tous les jours plus belle ! Baise aux bras de l’époux notre ange au front vermeil,

Ce fils qu’on nous envie, Et qui fait rayonner d’espoir et de soleil L’automne de ma vie. L’enfant est roi parmi nous

Sitôt qu’il respire ; Son trône est sur nos genoux Et chacun l’admire. Il est roi, le bel enfant !

Son caprice est triomphant Dès qu’il veut sourire. C’est la gaîté du manoir. Jadis solitaire ;

Ses yeux éclipsent, le soir, Notre lampe austère. C’est la primeur du verger, L’agneau blanc cher au berger,

La fleur du parterre. Il fait de ses cheveux d’or L’anneau qui nous lie ; Il fait qu’on espère encor

Il fait qu’on oublie. Lorsqu’un orage a grondé, Que les pleurs ont débordé, Il réconcilie.

C’est pour lui qu’on a semé, Qu’on remplit la grange ; Le pain blanc reste enfermé Pour le petit ange.

C’est pour lui, joyeux garçon, Que chacun dit sa chanson. Pour lui qu’on vendange. Fêtez les raisins mûrs ! venez de toutes parts,

Enfants ! Sur les tonneaux qui sonnent dans les chars Grimpez, ô blonde fourmilière ! C’est votre fête à vous quand on cueille ce fruit ; C’est le Jour du fou rire et des chants et du bruit…

Venez, ceints de pampre et de lierre. Dansez, garçons joufflus, une grappe à la main ; À la cuve, au pressoir ne manquez pas demain ; Suivez la vendange à la trace.

Tendez l’écuelle au vin qui jaillit violet : Le raisin doit donner, bientôt après le lait, À boire au fils de bonne race. Pour qu’il soit brave, un jour, à la guerre, au travail,

Mouillons, dès qu’il est né, sa lèvre de corail D’un vin pur ; il faudra qu’il l’aime. Le vin fait notre sang plus riche et plus joyeux. Apportez-nous l’enfant ! et d’un flot de vin vieux

Donnons-lui gaîment son baptême. Un feu sacré, sur nos coteaux, Jaillit des fermes aux châteaux, Et le cep aux longs bras s’élance.

Les bons soldats et les bons vins Sont issus de nos champs divins, Les soldats et les vins de France. Tant que la France et le soleil

Produiront ce fruit sans pareil, Que la vigne sera féconde, Les premiers en guerre, en amour, Nos enfants seront, tour à tour,

La joie et la terreur du monde. Je suis soldat et vigneron ; Si, demain, le bruit du clairon Vient encore à se faire entendre,

J’ai sui mon bahut de noyer Sabre et fusil, près du foyer ; Je saurai bien les y reprendre. Le ciel perd, avec l’été,

Sa gaîté ; Craignez l’hiver monotone. Mais, pour réveiller le cœur, Ma liqueur

Coule des doigts de l’automne. Viens, de la cuve au pressoir, Recevoir Jusqu’à sa goutte dernière ; Tiens fermé, jusqu’en avril,

Le baril Où la sève est prisonnière. Puis, sous un cristal épais, Couche en paix

Le vin qui mûrit à l’ombre. Laissons vieillir endormi Cet ami, Pour le trouver au temps sombre.

Dans ces flots couleur de feu, Le bon Dieu Mit pour nous d’ardentes flammes ; Quand il fait froid, quand le soir

Est bien noir, C’est du soleil pour nos âmes. Suivez les chars au pas des taureaux familiers, Chanteurs ! Bénissez Dieu, la saison est féconde ;

La maison sera pleine ainsi que les celliers… La famille est nombreuse, et la vendange abonde Laissez grandir l’enfant, laissez vieillir le vin ! Pour qu’au déclin des jours ce fils, en qui j’espère,

Verse une ardeur encore avec ce jus divin Dans le sang rajeuni de l’aïeul et du père… Laissez grandir l’enfant, laissez vieillir le vin !

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