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1877

LES ENFANTS SONT PARTIS

Victor LAPRADE

Ils sont partis !… un lourd silence Envahit toute la maison ; Ces murs qu’éclairait leur présence Se font noirs comme une prison.

Moi, je m’en vais, pauvre âme en peine, Par les chambres, les corridors, Ramassant un jouet qui traîne, Rangeant tous leurs menus trésors.

Sur les tables, près des lits vides, J’ai fermé les livres ouverts ; Et j’arpente, les yeux humides Le dortoir, l’atelier, déserts.

Les rois de ces petits royaumes, Où sont-ils, mes oiseaux joyeux ? Je crois voir de sombres fantômes Dans les coins où brillaient leurs yeux.

Adieu le bruit, les jeux… les trêves Où mes maux étaient adoucis ; Me voilà seul avec mes rêves… Je veux dire avec mes soucis.

Il faut, hélas ! que je vous voie, Pour vivre un peu, mes chers petits ! Vous êtes ma force et ma joie, Enfants ! et vous voilà partis.

Mais vous allez dans la montagne Remplir de fleurs votre panier, Et mon esprit vous accompagne, Si mon corps reste prisonnier.

Laissez-moi les trottoirs moroses, Courez, joyeux, au fond des bois ; Goûtez au miel des grandes choses Où je m’abreuvais autrefois.

Je reste avec mes lourdes chaînes Que Dieu n’a pas voulu briser ; Allez de ma part sous les chênes Rendre à la Muse son baiser.

Allez ! c’est votre tour de vivre Et de fréquenter les hauts lieux, De lire, ailleurs que dans un livre, La parole qui vient des cieux.

Que je sois triste et que je reste Dans la ville avec les moqueurs, Pourvu qu’aux champs la fleur céleste Fleurisse dans vos petits cœurs !

Quand la chaude haleine du hâle Brunit vos cous, vos bras chéris, Qu’importe que mon front soit pâle Et mes vieux os endoloris ?

Ma tâche est presque terminée ; Encor quelques heures d’efforts… Vous, au début de la journée, Vous avez besoin d’être forts.

Vous grandissez pour la vengeance Et pour l’honneur de vos aïeux. Aimez comme moi notre France, Et tâchez de la servir mieux !

Sur les sommets des vieilles Gaules Respirant notre air nourricier, Faites-vous de fermes épaules, Des bras de fer, des pieds d’acier.

Après cette école champêtre, Il faudra, mes coureurs hardis, Que j’hésite à vous reconnaître, Tant je vous trouverai grandis.

Si ce jour-là je vous embrasse, Dorés, brûlés par le soleil ; Et si vous rentrez à la classe L’œil brillant et le teint vermeil ;

Si le sang, plus pur dans vos veines, Échauffe des cœurs plus ardents ; Si vos lèvres sont toutes pleines De joyeux récits débordants ;

Si, dans vos jeux, dans vos querelles, Aux yeux du vaincu, du vainqueur, Je vois jaillir ces étincelles Qui promettent l’homme de cœur ;

Pour vous faire une âme plus pure, Un cœur sans haine et sans effroi, Si là-haut la grande nature Fut un meilleur maître que moi…

Libre, alors, de l’inquiétude Dont ces longs jours sont obsédés, Je bénirai ma solitude Et Dieu qui vous aura gardés.

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