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1844

LE FAUNE

Victor LAPRADE

Le chêne est vieux ; les ans, les vents et le tonnerre Ont fait brèche à son front quatre fois centenaire. Squelette immense, au loin, dans la brume des soirs, Il tord sous un ciel gris sas bras noueux et noirs.

Sur ses minces rameaux tremble un feuillage rare. Le prodigue printemps pour lui s'est fait avare ! Dans le concert de juin il se tait, il est seul. La mousse étend sur l'arbre un bleuâtre linceul ;

Sur ses branches le gui, sur ses pieds la fougère… Tout ce qu'il a de vert est de sève étrangère. Les oiseaux de l'amour ne s'y posent jamais : De sinistres bavards fréquentent ses sommets ;

Chargeant de leurs nids lourds ses tiges les plus hautes, La pie et le corbeau font fuir de plus doux hôtes. En bas le sol est nu ; pas une fleur autour De ce tronc caverneux, large comme une tour.

Fine et rare aux abords, l'herbe se montre à peine La terre s'épuisa pour former ce grand chêne. Mais le temps a miné le cœur du vieux géant ; Sous l'écorce de fer s'ouvre un antre béant,

Profond, sombre, attestant mort ou décrépitude.. En lui le vide, autour de lui la solitude. Voici qu'une lueur se meut dans cette nuit ; Une forme s'éclaire au fond du noir réduit.

Comme une vague aurore au sein de l'ombre éclose Monte en s'illuminant, je ne sais quoi de rose ; Et sur le seuil de l'antre inondé de soleil Un faune adolescent s'assied blond et vermeil ;

Non tel qu'un dieu d'airain dans sa niche de marbre Mais vif, riant, bercé comme une fleur sur l'arbre A sa lèvre appliquant sa flûte de roseaux, Mollement il en tire un air, un chant d'oiseaux,

Un chant simple et profond qui saisit et pénètre Un air inattendu que l'on croit reconnaître, Tant il sait, en accords justes et merveilleux, Fondre le cri de l'âme avec la voix des lieux.

Or du premier roseau le son s'envole à peine. Le dieu n'en est encor qu'à sa première haleine, Et déjà près de lui, sur le sol maigre et nu, Le printemps d'autrefois est partout revenu.

Le gazon clairsemé s'épaissit ; mille plantes Enlacent le vieux tronc de leurs tiges grimpantes ; Brodant de pourpre et d'or le velours du sainfoin, Mille naissantes fleurs s'entremêlent au loin ;

Un frais parfum épanche avec les mélodies L'insinuante odeur des feuilles reverdies ; Et sur les vents chargés d'un invisible miel, Un murmure infini vole entre terre et ciel.

L'hymne imprévu, joué par l'hôte du vieux chêne. Ondule et se répand vers la forêt prochaine ; Tout arbre en a frémi du mélèze au tilleul ; Les jeunes rejetons parlent au sombre aïeul,

Et tous, comme un tribut joyeux et volontaire. Font de leur peuple ailé sa part au solitaire. Les nids les plus lointains, ou fauvette ou pinson, Laissent fuir vers le chêne un hôte, une chanson ;

D'insectes et d'oiseaux chaque branche fourmille ; Chaque haleine du" vent y porte une famille ; Et jusqu'aux blancs ramiers, ces modèles d'amour, Tous les fils du printemps y tiennent une cour.

Mais le Faune joufflu, sur son trône d'écorce. Dans la flûte de Pan souffle avec plus de force, Et l'agile chanson court, par mille chemins. Au renouveau du chêne invitant les humains :

Et des couples heureux sortis des métairies Accourus en dansant à travers les prairies, Fêtent, peuple innombrable et par l'amour uni. L'arbre de Jupiter tout à coup rajeuni.

Dans son feuillage ému par le roseau sonore Les voix de l'avenir savent parler encore ; Son ombre à l'homme encor verse l'oubli des maux ; Des lyres et des fleurs pendent à ses rameaux ;

Sur ses pieds tapissés de mousse et de pervenches Il voit en souriant glisser les robes blanches ; Sur le front du vieux roi la couronne a relui Et l'hymne de la via éclate autour de lui.

Or le musicien vermeil, aux pieds de chèvre, Du syrinx aux sept trous a retiré sa lèvre ; Les roseaux inspirés ne rendent plus de son. Lui, sans plus de souci, quitte de sa chanson.

Gai, tranquille et sans croire avoir fait ce miracle, Sans donner un regard à tout ce grand spectacle, Rustique, et comme on voit un gardeur de troupeaux, Secouant par trois fois ses humides pipeaux

Franchit le seuil d'écorce, et dans l'arbre au creux soi I ! rentre et sans mot dire, il disparaît dans l'ombre. Tout disparaît aussi, les oiseaux et les fleurs, Les vierges aux doux yeux et les mille couleurs ;

Des prés, des cieux, des bois, la lumière elle-même ; Tout meurt avec le bruit de la note suprême, Avec le divin souffle emporté par le vent… Le chêne est resté nu, noir seul comme devant.

Mais de ses larges flancs où s'émousse la hache Surgira mille fois l'hôte obscur qui s'y cache ; Et le Faune immortel, réveillant les amours, Si vieux que soit le chêne y chantera toujours.

Le monde encor verra de sa sombre demeure L'adolescent sacré s'élancer à son heure, Jouant de ses pipeaux, éternels comme lui, Et, d'un souffle léger chassant le lourd ennui.

Sitôt qu'il reparaît, sitôt qu'il fait entendre Sur les roseaux de Pan sa chanson vive et tendre. Le prodige adoré s'accomplit dans les bois : L'arbre est peuplé d'oiseaux, de fleurs, comme autrefois,

Égayé de festins et de rondes champêtres ; Un frisson printanier fait bondir tous les êtres, Et l'homme, enfin, connaît à des signes divers Qu'un dieu jeune a souri dans le vieil univers.

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